Derrière les attaques de Benyamin Nétanyahou contre les partis arabes, la vision raciste de la droite israélienne
Par Luc Bronner
Le Monde du 31 octobre 2026
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| Le candidat Ahmed Tibi, de la Liste unifiée, vote entouré de sa famille, à Tayibe (Israël), le 27 octobre 2026. AMMAR AWAD/REUTERS |
Privé de majorité à la Knesset à l’issue des législatives du 27 octobre, le premier ministre israélien cherche à disqualifier le vote arabe, désormais décisif. Après la tentative d’exclure les listes arabes du scrutin, le Likoud conteste les résultats en multipliant les allégations de fraude et d’ingérence étrangère.
La bataille a été engagée il y a plusieurs semaines par le camp Nétanyahou. Dans un pays où les Arabes israéliens représentent 18 % des électeurs inscrits, l’actuel premier ministre a fait de cette population une cible permanente de ses attaques, jouant sur la force des réflexes racistes pour mobiliser l’électorat juif d’une droite qui ne se distingue plus de l’extrême droite. La première étape avait commencé, fin septembre, par la demande d’interdiction de concourir aux élections législatives du 27 octobre pour les mouvements politiques arabes. La commission électorale de la Knesset, où les partis pro-Nétanyahou détenaient la majorité, avait voté en faveur de cette interdiction.
La Cour suprême a balayé cette décision. Benyamin Nétanyahou savait que l’interdiction ne tenait pas la route d’un point de vue juridique. Mais l’essentiel était le message politique qu’il n’a cessé de marteler : renvoyer les électeurs arabes et leurs partis du côté du Hamas, de l’Autorité palestinienne et du terrorisme pour mieux délégitimer leurs voix et leur citoyenneté.
Cette stratégie a fonctionné : sous la pression de la coalition Nétanyahou, un des piliers de l’opposition, Avigdor Liberman, a exprimé son refus de tout soutien des partis arabes dans l’hypothèse d’un gouvernement minoritaire, entraînant Gadi Eisenkot, premier opposant à Nétanyahou, à promettre qu’il ne constituerait pas de coalition avec leur soutien. Le piège s’est ainsi refermé sur l’opposition anti-Nétanyahou, majoritaire dans le pays depuis le 27 octobre, avec 67 mandats contre 53, mais incapable, jusque-là, de tisser un pont entre ses deux composantes, juive et arabe.
La deuxième phase consiste à contester les résultats eux-mêmes. Avec 19 sièges au total, les listes arabes ont obtenu un résultat historique, porté par une participation inédite dans cette partie de la population, traditionnellement plus abstentionniste. Tout au long du scrutin, le Likoud a multiplié les allégations de fraude visant les villes arabes. La police, sous l’autorité d’Itamar Ben Gvir, ministre de l’extrême droite religieuse, a ainsi annoncé avoir interpellé des militants d’une liste arabe, suspectés de fraude. Deux jours plus tard, alors que l’affaire s’est presque totalement dégonflée, les médias israéliens ont révélé que la dénonciation provenait directement d’un proche conseiller de Nétanyahou.
Instrumentalisation politique pour l’opposition
Jeudi, le président de la Commission centrale électorale a indiqué avoir reçu des renseignements confidentiels venant du patron du service de sécurité intérieure, le Shin Bet, David Zini, un autre fidèle de Nétanyahou, sur une possible ingérence étrangère. Une enquête a été confiée au même Shin Bet. Le Likoud a réagi, immédiatement, par un communiqué vindicatif, symptomatique de sa ligne politique : « Il s’agit d’une attaque terroriste contre la démocratie, destiné à conduire à une prise de contrôle étrangère de la Knesset, à l’islamisation d’Israël et au renversement du gouvernement de droite. »
L’opposition a requis une enquête indépendante et dénoncé une instrumentalisation politique. « Ce qui est clair, c’est que le Likoud et Nétanyahou se sont lancés dans une campagne orchestrée et organisée pour délégitimer les résultats des élections. Leurs messages et leurs briefings étaient prêts. Ils font cela parce qu’ils ont perdu », a assuré Gadi Eisenkot.
L’ampleur des soupçons a, plus tard, été relativisée par la commission électorale. « L’enquête (…) n’affecte en rien les résultats définitifs qui seront soumis au président, pas plus qu’elle ne vise un secteur particulier de la population », a dit Dean Livne, son directeur général, jeudi.
« L’ennemi commun crée l’intérêt commun »
Sur le fond, la situation apparaît pour le moins paradoxale. D’abord, parce que, au cours de la campagne, l’ingérence étrangère la plus significative a été celle de Donald Trump, appelant les électeurs à voter pour Nétanyahou, de la même façon qu’il avait auparavant fait pression sur le chef de l’Etat israélien pour accorder une grâce présidentielle au premier ministre. Ensuite, parce que ce sont des proches du premier ministre qui font l’objet d’investigations criminelles pour avoir reçu de l’argent du Qatar ces dernières années.
Enfin, parce que, ces derniers mois, ce sont des acteurs israéliens qui ont été soupçonnés d’avoir conduit des opérations d’ingérence ou d’influence à l’étranger, y compris pour promouvoir des discours antimusulmans en Europe. Une vision assumée au plus haut niveau gouvernemental : « C’est l’ennemi commun qui crée l’intérêt commun », a récemment souligné M. Nétanyahou pour justifier sa proximité avec l’extrême droite européenne.
Ces manœuvres préparent la troisième étape, la plus importante. Le chef de l’Etat, Isaac Herzog, va devoir trancher entre plusieurs hypothèses pour proposer, entre le 4 et le 11 novembre, selon le calendrier légal, le nom du député qui aura reçu le plus de recommandations de la part des chefs de parti pour former un gouvernement. Sauf surprise, Gadi Eisenkot devrait ainsi apparaître comme le moins mal positionné pour construire une majorité parlementaire, laquelle pourrait être soutenue par des partis arabes, soit à travers la participation du mouvement le plus modéré, Ra’am, soit grâce à un soutien sans participation des 19 parlementaires arabes. Même chose, quelques jours plus tard, pour l’élection par les députés du nouveau président de la Knesset, une fonction importante que le Likoud voudrait conserver.
Benyamin Nétanyahou a axé toute sa campagne sur un discours de rejet des Arabes, incarné par le slogan « La droite ou la Palestine », qui renvoie explicitement toute alternative à une forme de trahison nationale. La stratégie de Nétanyahou consistera à faire échouer la formation d’un tel gouvernement d’ici à la fin décembre, le délai légal prévu par la loi. Avec l’idée que l’opposition se sera ainsi affaiblie, si elle accepte la main tendue des partis arabes, pour affronter de nouvelles élections au printemps 2027, qui ouvriraient alors la quatrième étape.
