« J’ai décidé de quitter l’école afin d’aider ma famille » : au Liban, la guerre condamne les familles à la survie

Publié le par FSC

Paul Khalifeh
L'Humanité du 11 octobre 2026

Soulèvement populaire en 2019, crise du Covid et explosion du port de Beyrouth en 2020, deux guerres dévastatrices avec Israël à partir de 2023, guerre États-Unis-Iran… Les crises, les catastrophes et les guerres qui s’enchaînent ne laissent aucun répit aux Libanais. Au pays du Cèdre, subvenir aux besoins essentiels devient un parcours du combattant.
« Je fais trois boulots, je n’achète plus que l’essentiel pour survivre, je m’endette… Quoi que je fasse, je n’arrive plus à joindre les deux bouts. » Comme des milliers de chefs de famille au Liban, Mershed est en situation de détresse financière et psychologique.
Ce menuisier s’est recyclé dans la plomberie et les travaux de petite maçonnerie pour assurer des revenus supplémentaires au ménage. La paie de la journée – environ 25 dollars (à peine plus de 22 euros) – lui suffit à peine à assurer les repas pour son épouse et ses trois enfants. « La viande ? Deux fois par mois… À 15 dollars le kilogramme, c’est devenu un luxe inabordable », lance ce cinquantenaire dans un soupir.
« Le fait d’être incapable de subvenir aux besoins essentiels de ma famille me met dans un état d’esprit épouvantable. Je me sens impuissant… inutile », murmure Mershed d’une voix brisée. Depuis le déclenchement de la crise économique et financière en 2019, qualifiée par la Banque mondiale de l’une des plus graves au monde en un siècle et demi, le Liban ne connaît aucun répit.

Un pays à genou
Le pays du Cèdre est à genoux. Il enchaîne instabilité politique et troubles sociaux avec le soulèvement populaire de 2019 et la crise sanitaire due au Covid l’année suivante, la tragédie, avec l’explosion du port de Beyrouth en 2020 et deux guerres dévastatrices avec Israël, à partir de 2023.
Le dernier conflit, qui a éclaté le 2 mars 2026, a amplifié la crise. L’explosion des prix de l’essence et du mazout en raison de la guerre entre l’Iran et les États-Unis a entraîné une inflation qui a atteint, en août, 16,6 % en glissement annuel, selon l’Administration centrale des statistiques (ACS).
Le prix du panier de la ménagère a nettement augmenté, celui de l’essence et du mazout a plus que doublé. Les 20 litres valaient entre 14 et 16 dollars avant le 2 mars, aujourd’hui ils fluctuent autour de 34 dollars. L’impact sur la facture énergétique a été brutal dans un pays où l’électricité est essentiellement fournie par des générateurs de quartier qui fonctionnent au mazout.
« J’ai quatre mois d’impayés au propriétaire du générateur, s’affole Tarek, un habitant de Dekouané, dans la banlieue est de Beyrouth. Si je ne lui avance pas une somme avant fin octobre, il va me couper l’électricité. On vivra alors à la lueur des bougies, comme du temps de la guerre civile (1975-1990 – NDLR). »
Les données fournies ces dernières semaines par des agences des Nations unies et les institutions gouvernementales libanaises sont préoccupantes. Elles montrent que la pauvreté s’est largement étendue à de nouvelles catégories sociales qui étaient jusque-là relativement épargnées par la crise.

800 000 Libanais ont besoin d’une aide alimentaire
Selon une enquête de l’Unicef intitulée « Un cauchemar sans fin », publiée en septembre, 82 % des chefs de famille interrogés déclarent qu’il est devenu plus difficile pour eux de subvenir aux besoins essentiels qu’il ne l’était trois mois auparavant.
Les données indiquent que 800 000 Libanais, soit 14 % de la population du pays – un Libanais sur huit –, ont désormais besoin d’un soutien pour couvrir leurs besoins alimentaires conformément aux normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
« J’ai vendu des meubles et des appareils électroménagers pour éponger une partie de mes dettes, se plaint Najib, un enseignant à la retraite. Ma pension est dépensée en quinze jours. Je donne quelques leçons particulières, mais cela ne suffit pas. Alors j’emprunte de l’argent pour boucler le mois. » Un de ses voisins a dû vendre son taxi pour payer une facture d’hôpital après une lourde chirurgie.
Ces témoignages rejoignent les données du rapport de l’Unicef au sujet des stratégies auxquelles les familles ont recours pour faire face à la situation : un quart d’entre elles affirment avoir vendu des biens ménagers et un cinquième, avoir cédé des actifs utilisés pour produire ou générer des revenus.
Le fait qu’une famille soit contrainte de vendre une partie des outils qui lui servent à gagner de l’argent pour financer sa survie est un signe révélateur de la profondeur de la crise.

Les enfants au cœur de la crise
La crise touche en particulier la tranche la plus vulnérable, les enfants. 22 % des ménages interrogés déclarent que leurs enfants se sont couchés le ventre vide au cours des deux semaines précédant l’enquête de l’Unicef, effectuée en juillet.
La sécurité alimentaire n’est pas la seule menace qui guette les enfants. Les secteurs de la santé et de l’éducation sont également affectés par la dégradation des conditions de vie. « J’ai décidé de quitter l’école afin d’aider ma famille. Mon père ne s’en sort plus et ma mère est atteinte d’une maladie chronique handicapante qui l’empêche de travailler », explique Ali.
L’adolescent participe à la récolte des olives dans des villages du mont Liban, un boulot saisonnier qui lui rapporte environ 500 dollars par mois en septembre et en octobre. « En hiver, je vais essayer de trouver un job de livreur ou d’apprenti mécanicien », précise-t-il.
14 % des ménages indiquent qu’au moins un de leurs enfants travaillait, soit plus du double de la proportion enregistrée en janvier 2025, et 17 % des familles affirment avoir été contraintes d’interrompre la scolarité de leurs enfants.
L’étude de l’Unicef indique aussi qu’un tiers des familles n’ont pas été en mesure d’assurer à leurs enfants des soins de santé dont ils avaient besoin, parce qu’elles n’avaient pas les moyens de les financer.

Le gouvernement incapable et absent
La réponse du gouvernement libanais à cette situation inquiétante est insuffisante par manque de moyens et par absence d’initiative. Les autorités ont hérité du programme de protection sociale appelé Aman, géré par le ministère des Affaires sociales, avec un appui technique de la Banque mondiale et du programme alimentaire mondial.
Le cœur de ce projet, mis en place après l’effondrement économique de 2019, est constitué de transferts monétaires mensuels destinés aux ménages libanais pauvres et vulnérables. Le transfert moyen est d’environ 105 dollars par ménage et par mois. Plus de 100 000 familles en ont bénéficié. Le gouvernement espère porter à 200 000 le nombre de ménages couvert par ce dispositif en 2027.


« Jusqu’en février dernier, cette aide nous permettait de subvenir à une partie de nos besoins, explique Khairallah, un ouvrier journalier de la région défavorisée du Akkar, dans le nord du Liban. Cependant, avec l’explosion des prix de l’essence, du mazout et des produits alimentaires, à cause de la guerre, le montant octroyé est devenu symbolique. C’est tout juste s’il nous permet d’acheter trois bidons de mazout pour nous chauffer en hiver. Le gouvernement semble plus préoccupé par les questions de haute politique, comme le désarmement du Hezbollah ou la paix avec Israël plutôt que par la nécessité de nourrir son peuple. »

 

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La Photo : Nabatieh, dans le sud du Liban, le 5 mai 2026. Distribution de repas par l'Association des ambulances de Nabatieh. Les équipes de secours distribuent chaque jour environ 400 repas aux habitants.
© Katrine Dige Houmoller/MEI/SIPA

 

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