« Les diatribes de Nétanyahou contre l’antisémitisme visent surtout à réduire au silence ses opposants »
Jean-Pierre Filiu
Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 11 octobre 2026
Le premier ministre israélien instrumentalise la lutte contre l’antisémitisme pour légitimer ses alliances avec les suprémacistes juifs et l’extrême droite européenne, analyse l’historien Jean-Pierre Filiu dans sa chronique au « Monde ».
« Nétanyahou est bon pour les Juifs ». C’est sous ce slogan que Benyamin Nétanyahou, alors chef du Likoud, le principal parti d’opposition, mena campagne en 1995-96 contre le gouvernement travailliste d’Yitzhak Rabin (1922-1995), puis de Shimon Pérès (1923-2016), alors engagé dans un processus de paix avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Aucun dirigeant israélien n’avait osé jusqu’alors prétendre qu’il était « bon pour les Juifs » et que ses rivaux ne le seraient pas.
Mais l’ambitieux trentenaire qu’était Nétanyahou avait introduit une virulence inédite dans le débat israélien, multipliant mensonges, amalgames et surenchères pour disqualifier les septuagénaires Rabin et Pérès. Il alimenta ainsi le climat de haine qui conduisit, en novembre 1995, à l’assassinat de Rabin par un partisan fanatique de la colonisation de la Cisjordanie. Nétanyahou, loin d’atténuer sa rhétorique après un tel drame, multiplia les charges contre Pérès, remportant de justesse les élections de mai 1996.
Diffamer, diffamer et encore diffamer
Depuis cette première victoire électorale, Nétanyahou a gouverné Israël durant plus de dix-neuf années cumulées. Cette longévité inégalée aux commandes de l’Etat hébreu s’est nourrie d’une brutalité de plus en plus débridée, non seulement à l’encontre de l’opposition israélienne, mais aussi de tous les corps constitués, justice, police ou presse, qui pouvaient encore contenir les ambitions du premier ministre.
Diffamer, diffamer et encore diffamer est devenu pour Nétanyahou un réflexe, tout autant qu’une politique, aussi bien en Israël que sur la scène internationale. Le premier ministre a en effet choisi, aux Etats-Unis, de s’allier aux « sionistes chrétiens », tenants de la colonisation des territoires palestiniens, plutôt qu’à la communauté juive, majoritairement favorable à un compromis avec l’OLP. Peu importe à Nétanyahou que de grandes figures américaines du « sionisme chrétien » aient semé le trouble par leurs dérapages antisémites, il privilégie un soutien aussi sulfureux, mais inconditionnel, quitte à s’aliéner une partie de la diaspora juive.
Le premier ministre israélien poursuit une stratégie comparable sur le continent européen, où il courtise partout l’extrême droite au nom d’une « alliance civilisationnelle » contre l’Islam. Nétanyahou aggrave une telle manœuvre d’une réécriture éhontée de l’histoire de la Shoah : il accuse ainsi en 2015, au mépris de l’évidence, une personnalité palestinienne d’avoir inspiré à Adolf Hitler en 1941 le principe même de la Solution finale, s’attirant un démenti cinglant d’Angela Merkel, la chancelière allemande ; il poursuit son entreprise révisionniste, en 2018, en relativisant la responsabilité des collaborateurs hongrois ou polonais dans l’extermination des Juifs. A chaque fois, sa détermination à se concilier les populistes au pouvoir l’amène à désavouer les communautés juives choquées par cette forme de réhabilitation.
Le « huitième front »
Les diatribes de Nétanyahou contre l’antisémitisme visent surtout à réduire au silence ses opposants, en Israël comme à l’étranger. Puisque « Nétanyahou est bon pour les Juifs », alors toute critique du premier ministre israélien risque d’être stigmatisée comme antisémite. Les massacres perpétrés par le Hamas en Israël, le 7 octobre 2023, accentuent cette poussée aux extrêmes, d’autant que Nétanyahou refuse d’endosser une quelconque responsabilité dans l’effondrement militaire, en ce jour le plus sanglant de l’histoire de l’Etat juif.
Le premier ministre préfère la fuite en avant sur bientôt sept fronts différents, à Gaza bien sûr, mais aussi en Cisjordanie, au Liban, en Irak, en Iran, en Syrie et au Yémen. Le chef du gouvernement tient même à annoncer l’ouverture d’un front supplémentaire, le « huitième front » de la bataille de l’information. De même que Nétanyahou a choisi l’alliance avec les suprémacistes israéliens pour s’accrocher au pouvoir, il mise ouvertement sur l’extrême droite européenne pour l’emporter sur ce « huitième front ».
La machine à diffamer tourne à plein régime dès lors qu’il s’agit d’invalider la moindre opposition à Nétanyahou. En revanche, les formations d’extrême droite peuvent compter sur le gouvernement israélien pour « blanchir » leur passé antisémite, en contrepartie d’un appui sans réserve à la guerre d’anéantissement de Gaza.
C’est ainsi qu’Amichai Chikli, ministre israélien chargé de… la lutte contre l’antisémitisme, se pose en témoin de moralité de Jordan Bardella, au moment où celui-ci nie catégoriquement la véracité des écrits antisémites publiés par Mediapart. Le même Chikli a déclaré dès juillet 2024 qu’il serait « bon pour Israël » que Marine Le Pen l’emporte à la présidentielle française. Quant au gouvernement Nétanyahou, il a déroulé le tapis rouge pour Bardella, en visite à Jérusalem en mars 2025. Josep Borrell, qui dirigeait alors la diplomatie européenne, était pourtant interdit de se rendre en Israël et accusé d’être un des « pires antisémites de l’histoire » pour s’être dit « scandalisé » par le bombardement d’une école à Gaza.
Face à une telle confusion des valeurs, la question n’est plus de savoir si Nétanyahou croit à ses propres mensonges, mais si des mensonges aussi grossiers lui permettront de se maintenir au pouvoir, après les élections israéliennes du 27 octobre prochain.
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Photo : Une banderole à l’effigie du premier ministre israélien Benjamin Netanyahou à Rantis, près de Ramallah, en Cisjordanie occupée, le 6 octobre 2026 AMMAR AWAD / REUTERS
