A Rafah, seul point de passage avec l’Egypte, le « piège du retour » pour les Palestiniens de Gaza

Publié le par FSC

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 1er novembre 2026

Des ambulances égyptiennes franchissent le poste-frontière de Rafah, côté égyptien, le 10 février 2026. REUTERS

 

En plus des humiliations et des violences physiques subies par les voyageurs palestiniens transitant par le terminal de Rafah, une dizaine de Gazaouis ont été arrêtés depuis mars au poste-frontière par les forces israéliennes, sans aucune explication.

La seule information que Maysoun a pu obtenir sur sa mère, Amal Al-Rifi, âgée de 60 ans, est son lieu de détention. Jointe par téléphone à Gaza, où la presse étrangère est bannie par Israël depuis les massacres du Hamas du 7 octobre 2023, cette avocate de 30 ans témoigne de son désarroi.


Atteinte d’un cancer, sa mère a été arrêtée avec son autre fille, Yasmine, qui l’accompagnait, alors qu’elles rentraient d’Egypte, où Amal Al-Rifi était soignée depuis février 2025. « Ma mère souffre d’un cancer du sein qui s’est propagé aux poumons. Pendant la trêve de 2025 à Gaza, elle a bénéficié d’une évacuation médicale vers l’Egypte, coordonnée avec l’Organisation mondiale de la santé. Elle y a subi deux interventions chirurgicales et de nombreuses cures de chimiothérapie. Mais le traitement l’a épuisée et son état psychologique s’est dégradé. Elle a demandé à rentrer à Gaza, préférant mourir auprès de nous. Elle ne supportait plus l’éloignement », confie Maysoun Al-Rifi, qui réside dans la ville de Gaza.


Le 20 octobre, alors que leur retour par le terminal de Rafah, unique frontière internationale pour les Gazaouis, avait été approuvé par toutes les parties impliquées dans la coordination – l’Egypte, l’Autorité palestinienne et Israël –, les deux femmes ont été arrêtées par les forces israéliennes. Grâce au Comité international de la Croix-Rouge, Maysoun Al-Rifi sait désormais qu’Amal et Yasmine sont détenues à la prison de Shikma, à Ashkelon, en Israël. « Ma mère est en danger, nous voulons des explications. Ma famille n’a aucun rôle politique ou militaire, nous n’avons rien à voir avec tout cela. Si nous avions eu le moindre doute, nous n’aurions jamais pris le risque de faire voyager ma mère, une femme malade, et ma sœur », affirme-t-elle. Contactée par Le Monde, l’armée israélienne n’a pas apporté de réponses.

Durée d’emprisonnement indéfinie


La loi israélienne controversée sur l’incarcération des « combattants illégaux » permet, au nom de la sécurité, d’emprisonner des Palestiniens sans inculpation ni procès pénal, pour une durée indéfinie. Des milliers ont été détenus – des centaines le sont encore – sous ce régime depuis le 7 octobre 2023. Al-Dameer, ONG palestinienne de défense des droits humains basée à Gaza, a récemment appris que la détention d’Amal Al-Rifi et de sa fille avait été prolongée jusqu’au 3 décembre, sans autre précision. Avec l’aide d’avocats en Israël, Al-Dameer tente de suivre le sort d’autres personnes arrêtées dans les mêmes circonstances.


Depuis le 22 mars, 11 Gazaouis ont été faits prisonniers par Israël alors qu’ils quittaient la bande de Gaza ou y retournaient par Rafah, dont trois le 29 octobre. « Même les Européens de la mission EUBAM Rafah assistent, impuissants, à ces arrestations », dénonce Alaa Al-Skafi, directeur de l’ONG. Mission civile d’assistance de l’Union européenne déployée au poste-frontière de Rafah, l’EUBAM supervise et surveille le transit des voyageurs. Tous ont déjà fait l’objet de vérifications sécuritaires avant d’obtenir l’autorisation de franchir la frontière rappelle-t-il, redoutant un nouveau moyen pour Israël « de piéger des personnes ». « C’est une violation de l’accord de cessez-le-feu », affirme M. Al-Skaffi. Conclu le 10 octobre entre le Hamas et Israël sous l’égide de Donald Trump, l’accord devait prévoir, dès sa première phase, la liberté de circulation des Palestiniens par Rafah.


C’est pourtant loin d’être le cas. Depuis la réouverture du terminal, en février, après un an et neuf mois de fermeture, les entraves israéliennes aux déplacements se multiplient. Cette réouverture a elle-même fait l’objet d’un bras de fer entre Israël, qui souhaitait autoriser davantage de départs que de retours, et l’Egypte, qui exigeait un nombre équivalent de voyageurs dans chaque sens. Le principe de parité a finalement prévalu, mais sans empêcher les restrictions.


« Le projet des Israéliens a toujours été la déportation, et nous avons réussi à leur tenir tête en imposant cet équilibre, affirme au Monde un haut responsable palestinien impliqué dans les négociations. Mais Israël retire à la dernière minute des dizaines de noms des listes de voyageurs arrivant d’Egypte, ce qui nous contraint en retour à réduire d’autant les départs de Gaza. » Les malades et les blessés en paient particulièrement le prix : plus de 20 000 personnes attendent une évacuation médicale pour recevoir à l’étranger des soins indisponibles dans l’enclave.


Autre disposition âprement négociée entre les parties : l’obligation pour Israël, pourtant non respectée, de garantir l’entrée à Gaza à toute personne ayant obtenu une autorisation de voyage. Les forces israéliennes ont installé au point de passage de Kerem Shalom, tout près de celui de Rafah, un poste de contrôle et d’interrogatoire auquel sont soumis les Gazaouis rentrant chez eux.

Violences et intimidations


Dès les premiers retours, après la réouverture de Rafah le 2 février, Le Monde avait documenté les traitements humiliants qui leur étaient infligés. Ces violences et intimidations persistent. De nombreux Palestiniens rapportent avoir subi des violences physiques, des menaces et des fouilles intrusives de la part de soldats israéliens ou d’autres individus armés agissant sous l’autorité d’Israël. Début août, un homme âgé qui protestait contre la disparition d’une somme d’argent a été frappé, menotté, traîné au sol, puis enfermé dans une petite pièce avant d’être transféré dans un bus par des soldats israéliens, selon les témoignages recueillis par l’Organisation des Nations unies (ONU).
 

D’autres font état de confiscations de médicaments, de matériel médical, de pièces d’identité, de diplômes, d’argent et d’effets personnels, sans possibilité de restitution. « Il s’agit de personnes vulnérables qui retournent sur leur terre occupée, dévastée par des années de bombardements israéliens et privée des biens les plus essentiels à la vie. Et voilà ce qu’elles doivent maintenant subir à leur retour ? C’est tout simplement abject », a dénoncé le 13 août Ajith Sunghay, chef du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits humains dans le territoire palestinien occupé, estimant que ces violations s’inscrivent dans un schéma plus large visant à dissuader les Palestiniens de rentrer chez eux.


Selon nos informations, la multiplication de ces incidents et des arrestations aurait poussé les Nations unies à envisager l’interruption, à compter du 19 novembre, de leur mission de coordination des retours à Gaza par Rafah, sans solution de remplacement. Sollicité, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) n’a pas confirmé cette échéance, indiquant seulement que l’ONU « réévalue ses opérations d’accompagnement des personnes retournant dans la bande de Gaza » et promettant « une déclaration publique » une fois cet examen achevé.


Le haut responsable palestinien impliqué dans ce dossier est, lui, bien certain de l’information. Le raisonnement de l’ONU, selon lui, ne tient pas debout. Le retrait des équipes onusiennes risque au contraire d’aggraver la situation : « Ils disent que ce sont les mauvais traitements infligés par Israël au point de passage qui sont à l’origine de cette décision. Mais les Nations unies, à travers leur unité d’appui à l’accès [ASU], sont les seuls témoins de ces abus. Si elles interrompent leur mission, il n’y aura plus aucune présence internationale pour protéger les voyageurs palestiniens face aux Israéliens. » Ce vide ouvrirait la voie, craint-il, à une prise en charge des voyageurs par des sociétés privées ou les milices palestiniennes soutenues par Israël, une perspective « contraire à la mission humanitaire des Nations unies ».


A ces obstacles s’ajoute le manque criant de moyens matériels au terminal de Rafah, qui limite la jauge de voyageurs autorisés à y transiter : absence de véhicules et d’ambulances en nombre suffisant, manque de personnel et locaux dégradés. « On travaille dans un container, on dirait une prison israélienne », raconte le responsable. A la frontière égyptienne, l’administration palestinienne, pourtant assistée par l’Union européenne, n’échappe pas à la privation imposée par Israël à l’ensemble de la bande de Gaza, soumise à un siège féroce. « Nous avons demandé à investir des bâtiments actuellement vides à Rafah, mais les Israéliens refusent, tout comme ils refusent l’entrée des véhicules nécessaires à notre mission. Pourtant, plusieurs pays sont prêts à financer ces aides », affirme-t-il.


L’armée israélienne a finalement réagi après la publication de l’article. Selon le Cogat, l’organisme israélien chargé des affaires civiles dans les territoires palestiniens, Amal et Yasmine Al-Rifi auraient été arrêtées pour avoir tenté d’introduire à Gaza « des composants électroniques et des pièces détachées de téléphones portables », dissimulés « dans des pommades et des médicaments », sans préciser si la femme de 50 ans recevait des soins pour son cancer. Au nom de la lutte contre le détournement de biens « à double usage », susceptibles de servir à des fins militaire, Israël interdit l’entrée de nombreux produits dans l’enclave, des seringues médicales au matériel électronique. A Gaza, un téléphone portable coûte désormais au moins 4 000 shekels (1 140 euros), tant il est devenu rare.
La famille Al-Rifi indique de son côté que toutes les personnes voyageant en provenance d’Egypte le 20 octobre étaient en possession de matériel électronique sans pourtant avoir été arrêtées.

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