« Je n’ai que 28 ans et j’ai déjà les disques du dos tout usés » : à Nîmes, un palace secoué par la grève de ses femmes de chambre

Publié le par FSC

Marie Toulgoat
L'Humanité du 30 octobre 2026

Les femmes de chambre avaient entamé leur 28e jour de grève, le 15 octobre dernier, devant l’Imperator à Nîmes.
© Noëllie Jacquot-Portefaix / Hans Lucas pour l Humanité

 

C’est une présence luxueuse mais discrète, à peine trahie par le porche en verre d’inspiration art déco et par les plaques dorées apposées à côté de la porte. Sur le quai de la Fontaine, l’hôtel Imperator, avec son bar et son restaurant doublement étoilé, fait tant partie du patrimoine nîmois que les passants n’y prêtent guère attention. Ces derniers temps, pourtant, quelque chose cloche : l’habituel ballet des pensionnaires du palace semble s’être interrompu.


À en croire le personnel de ce cinq-étoiles, cela fait déjà quelques semaines que l’hôtel compte de nombreuses suites vides. « Nous avons une quarantaine de chambres bloquées. L’hôtel n’assure plus que les réservations de groupe », assure David Goslin, directeur technique de l’établissement et délégué syndical CGT.
Les alentours de l’Imperator ne manquent pas pour autant d’animation. Ce jeudi 15 octobre, les abords de l’établissement huppé ont été investis par ses femmes de chambre. Pour célébrer leur vingt-huitième jour successif de débrayage, elles ont été rejointes par plusieurs dizaines de soutiens, venus partager le dépit et la détermination des grévistes.


« Qu’un hôtel qui a fait des bénéfices monstres n’augmente pas leur salaire, c’est inimaginable. C’est un devoir d’exprimer de la solidarité envers ces femmes », lance Janie Arnéguy, conseillère municipale. Malgré leur dévouement sans faille dans ce métier exigeant, le salaire de ces travailleuses, qui plafonne désespérément au Smic, les maintient dans une grande précarité et nourrit leur sentiment d’absence de reconnaissance de leur travail de la part de leur employeur.

« Même un petit restaurant, on ne peut pas se le permettre »


Christine, employée depuis 2019, en est l’illustration. Emmitouflée dans une chasuble aux couleurs de la CGT, l’air peiné, l’équipière polyvalente est en arrêt maladie depuis plusieurs mois, victime d’un burn-out. Bien qu’elle fasse consciencieusement son travail chaque jour, dès 6 heures le matin, astiquant le hall, la salle de restauration, le bar et les suites, cette salariée a fini par ployer sous la pression de sa direction.


« Ils n’arrêtent pas d’inspecter mon travail, de me dire que c’est mal fait. J’ai l’impression de n’avoir aucune reconnaissance pour ce que je fais », confie-t-elle, les yeux humides. L’Imperator, cette Nîmoise y est pourtant attachée. « Ma mère y travaillait en 1984. Quand j’étais enfant, que j’avais 11, 12 ans, nous venions pendant les ferias avec mon frère ramasser les verres laissés dans les étages contre un petit pourboire », se remémore-t-elle.


Ce doux souvenir s’est évaporé : l’ancienne auxiliaire de vie aujourd’hui employée par le mythique hôtel n’arrive plus à joindre les deux bouts. « Mon conjoint est aussi employé à l’Imperator, et comme nous sommes deux à travailler, nous ne pouvons pas toucher les APL. On paie nos factures, et c’est tout. Même un petit restaurant, on ne peut pas se le permettre », souffle celle qui, à 52 ans, mène son premier combat syndical.


Cette précarité, Karine (le prénom a été modifié) la vit aussi au quotidien. Infirmière diplômée en Afrique du Nord, cette mère d’un petit garçon n’est pas parvenue à faire reconnaître son diplôme en France ; elle travaille comme femme de chambre depuis trois ans à l’Imperator. « Avec un Smic, c’est difficile de trouver un logement. Pour le moment, je suis hébergée chez mon frère avec mon fils », témoigne-t-elle.


« Ce qui donne la rage, c’est que nous n’avons droit à aucun pourboire. La direction explique que c’est parce que nous ne sommes pas en contact avec des clients, mais c’est faux : les clients, on leur parle tous les jours, on leur donne des serviettes, des peignoirs quand ils veulent », s’agace la femme de chambre. Celle-ci ne comprend pas que la direction, qui n’a pas accepté une nouvelle négociation après l’échec des deux premières, s’obstine à refuser l’augmentation du taux horaire brut de 86 centimes demandée par les grévistes et la CGT. « Nous avons le pire salaire de tout l’hôtel. Pourtant, sans femmes de chambre, il n’y a pas de chambres propres, pas d’hôtel, pas de bar et pas de restaurant étoilé. »

28 ans et une pathologie du dos


D’autant qu’en plus de leurs rémunérations de misère, les femmes de chambre sont forcées d’accepter des conditions de travail extrêmement difficiles. « Je n’ai que 28 ans et j’ai déjà les disques du dos tout usés. Mon médecin m’a dit qu’il fallait que j’arrête de me baisser si souvent. Mais nous n’avons aucun élévateur de matelas pour faire les lits, comme ça existe dans des quatre étoiles seulement, donc on est obligées de se baisser pour changer les literies », regrette Ikram.


La pétillante jeune femme ne s’était pas destinée à devenir femme de chambre. Infirmière – elle aussi – au Maroc, la benjamine de l’équipe, embauchée en 2021 après avoir rejoint sa mère en France, fait toujours son travail « avec cœur ». Pourtant, le manque de matériel adapté rend la tâche difficile.
« Il n’y a pas assez de produits, de microfibres. Nous n’avons plus de valisettes, qui permettent de déplacer le matériel de chambre en chambre. Avec seulement deux chariots par étage, ceux-ci se vident vite, et nous devons constamment faire des allers-retours jusqu’au sous-sol pour aller chercher plus de produits. Parfois, il n’y en a pas, alors c’est notre gouvernant qui les achète de sa poche », relate-t-elle.


Sur la place, devant l’hôtel, les grévistes sourient chaleureusement aux personnes venues leur témoigner du soutien. Alors que la durée de ce mouvement social inédit approche des trente jours, un homme, tiré à quatre épingles, engoncé dans une chemise blanche impeccablement repassée, pousse la porte du palace. Les bras croisés, léger sourire aux lèvres, le nouveau venu observe la scène, en retrait.


Va-t-il se joindre à la mobilisation de soutien aux femmes de chambre grévistes ? « Certainement pas, il faut bien qu’il y en ait qui travaillent », répond, sans infléchir son rictus, Romaric Blanvillain, directeur de l’Imperator de Nîmes depuis 2024. Il ne répondra à aucune question concernant la grève, nous indique-t-il, mais ne semble pas résister à la tentation de livrer à l’Humanité Magazine quelques ressentis.
Son activité est-elle réduite, sans plus aucune femme de chambre sur le pont ? « L’hôtel n’est pas impacté dans sa fréquentation, assure-t-il. Je nettoie moi-même les chambres. Ça ne m’était encore jamais arrivé, mais j’apprends de nouvelles choses. » Si le conflit social né en septembre s’enlise, ce n’est pas de son fait, nous garantit-il. « Nous avons proposé une mesure qui aurait pu concerner tous les salariés, mais elle a été refusée car ils ne voulaient que des mesures pour les personnels d’étages », soutient le patron.

Intervention de l’inspection du travail


Alors que le gérant contourne la banderole posée au sol par la CGT pour regagner l’intérieur de l’établissement, non sans en profiter pour prendre des photos des personnes rassemblées, le gouvernant général de l’hôtel, Nicolas Viala, fulmine. « La mesure que nous a proposée la direction, c’est 1 % d’augmentation générale des salaires à partir de janvier 2027. D’ici là, l’inflation l’aura rendue inutile ! », grince le secrétaire CGT du comité social et économique de l’hôtel.


D’autant que le personnel des étages dont il est le manager – femmes de chambre, valets et équipières polyvalentes –, n’a pas du tout le même profil que les autres travailleurs de l’établissement, explique-t-il. « Dans les autres services, comme au bar ou à la cuisine, il y a un turnover de malade et ce ne sont que des contrats précaires. Il y a beaucoup d’apprentis, de stagiaires, on va bientôt devenir un centre de formation. Mais dans les étages, nous avons une équipe bien plus soudée, les salariées sont là depuis six, sept ans. »


C’est cette solidarité entre les travailleurs qui les a convaincues de faire grève, une première dans cette maison de standing. Est-ce aussi le caractère inédit de ce mouvement social qui explique les nombreux faux pas commis par l’employeur depuis le début des débrayages des femmes de chambre ? « J’ai du mal à comprendre la posture de la direction, elle a multiplié les erreurs », constate Marie Dufresne, secrétaire générale de l’union départementale CGT du Gard, venue prêter main-forte aux grévistes.
La première de ces erreurs a même été contestée devant le tribunal : le document attestant de la victoire de la CGT aux élections professionnelles de l’Imperator en juin dernier – une première là aussi – aurait été falsifié à l’aide d’un correcteur blanc. Depuis l’irruption de la grève, la direction aurait même réussi à faire intervenir l’inspection du travail, après avoir tenté de briser la grève, selon la CGT.

Une caisse de grève pour tenir


« On m’a demandé si je pouvais embaucher quatre extras, puisque les femmes de chambre étaient en grève. J’ai dit non, évidemment, mais des personnes ont tout de même été recrutées. J’en ai rencontré une, dont le contrat de travail indiquait qu’elle serait déployée au bar, pourtant on lui avait annoncé qu’elle travaillerait dans les étages », relate le gouvernant Nicolas Viala. La CGT était toujours, à la mi-octobre, en attente des conclusions des inspecteurs dépêchés sur place.


Si la direction de l’Imperator semble avoir été prise de court par cette mobilisation historique, ce n’est pas le cas des grévistes, qui peuvent compter sur le soutien et le travail d’organisation de la CGT et de ses sympathisants. D’ailleurs, aucune des salariées en grève n’aura à accuser de perte de revenus. La caisse de grève, qui circule de main en main pendant le rassemblement de soutien, et les cagnottes en ligne, ont été généreusement dotées.


De quoi non seulement garantir aux femmes de chambre le maintien de salaires, mais aussi une rémunération à la hauteur de leurs revendications de revalorisation salariale. Assez, espèrent-elles désormais, pour continuer la lutte jusqu’à obtenir gain de cause. « On est arrivées à un point où ce n’est plus possible de reculer. Même certains clients nous soutiennent. Il y a beaucoup de personnes qui tiennent à cet hôtel et qui comprennent que cette grève est faite pour améliorer les choses », conclut Ikram, la jeune femme de chambre.

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