Histoire Populaire : "La Question " d'Henri ALLEG
Pascal Bavencove
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Puis, depuis sa cellule, il a écrit ce qu'il avait subi.
Le gouvernement a interdit le livre. Il était trop tard.
Alger, 12 juin 1957.
La « bataille d'Alger » battait son plein. Les parachutistes avaient reçu les pleins pouvoirs pour démanteler les réseaux du FLN.
Ce jour-là, ils ont arrêté un homme dans l'appartement d'un ami.
L'ami s'appelait Maurice Audin. Il serait lui-même torturé et ne reviendrait jamais.
L'homme arrêté s'appelait Henri Alleg.
Il était né Harry Salem, à Londres, le 20 juillet 1921. Arrivé en Algérie en 1939, il était devenu journaliste. Depuis 1951, il dirigeait « Alger républicain », un quotidien interdit en 1955.
Depuis, il vivait dans la clandestinité.
Les parachutistes l'ont emmené à El-Biar, sur les hauteurs d'Alger.
Pendant un mois, il a été torturé.
Les coups. La gégène, ces électrodes branchées sur le corps. L'eau, jusqu'à l'étouffement. Le sérum de vérité.
On voulait des noms. Il n'en a pas donné.
Selon son récit, il a même lancé à ses tortionnaires : « Je vous attends : je n'ai pas peur de vous. »
Puis il a été transféré dans un camp, puis en prison.
C'est là, entre quatre murs, qu'il a pris une décision.
Il allait tout écrire.
Sur des feuilles de papier, en cachette, il a raconté chaque séance, chaque geste, chaque phrase de ses bourreaux. Son épouse, Gilberte, a réussi à faire sortir les pages de la prison, morceau par morceau.
Pensez à ce que cela signifiait vraiment. Un prisonnier, toujours aux mains de l'État qui l'avait torturé, choisissait d'accuser cet État par écrit.
En février 1958, les Éditions de Minuit ont publié le texte.
Le titre : « La Question ».
Un mot ancien, celui qu'on utilisait autrefois pour désigner la torture judiciaire.
Le livre a explosé. Plus de 60 000 exemplaires vendus en quelques semaines.
Puis, en mars 1958, le gouvernement l'a interdit.
Trop tard.
Une édition est sortie en Suisse. Des exemplaires ont circulé sous le manteau, par dizaines de milliers. On estime à environ 150 000 le nombre de copies clandestines.
Voici ce qui devrait mettre en colère. L'État a saisi un livre qui décrivait la torture, au lieu de poursuivre ceux qui torturaient.
Henri Alleg, lui, est resté en prison.
Il a été condamné à dix ans de détention.
Transféré en France, il a réussi à s'évader lors d'un séjour à l'hôpital, avec l'aide de militants communistes. Il a gagné la Tchécoslovaquie.
La guerre d'Algérie s'est terminée en 1962.
Mais pendant des décennies, l'État français n'a pas reconnu ce qu'il décrivait.
On parlait d'« événements ». Pas de guerre. Encore moins de torture.
Il a fallu attendre 1999 pour que la loi parle enfin officiellement de « guerre d'Algérie ».
En 2000, Henri Alleg a fait partie des douze signataires d'un appel demandant à la France de reconnaître et de condamner l'usage de la torture pendant la guerre.
Il avait soixante-dix-neuf ans. Il n'avait pas changé de combat.
Il est mort le 17 juillet 2013, à Paris, à quatre-vingt-onze ans.
Il n'a pas vu la suite.
Le 13 septembre 2018, le président Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l'État dans la mort de Maurice Audin, l'ami chez qui Henri Alleg avait été arrêté. Et il a reconnu l'existence d'un système qui avait permis la torture en Algérie.
Soixante et un ans après l'arrestation.
Allez vérifier. « La Question » est toujours en librairie. Il est encore étudié, et cité dans presque chaque débat sur la mémoire de la guerre d'Algérie.
Un livre bref, écrit en cachette dans une cellule.
L'État a voulu le faire disparaître.
Il est devenu le témoignage le plus célèbre de toute la guerre d'Algérie.
