AGRICULTURE : Sortir du libre-échange et réguler le marché
Il manque la dimension internationale et la dénonciation du suivi atlantiste des dirigeants européens au détriment des peuples du continent.
Car comment expliquer que ça craque en raison de " la chute des cours, l’énergie et les engrais qui ont bondi ".
Sinon à cause des choix atlantistes, otaniens et guerriers des dirigeants européens ?
Et donc pas seulement en raison du poids de l'industrie alimentaire et de la grande distribution.
C'est un tout, comme les privilèges accordés aux importations ukrainiennes et la menace d'une Ukraine ferme-usine aux mains de surcroît des multinationales américaines !
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Interview de François RUFFIN dans :
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Recueilli par Charlotte Belaïch
Le député LFI, partisan de longue date de mesures protectionnistes comme les prix planchers, appelle à sortir l’agriculture du libre-échange et à réguler le marché.
Selon François Ruffin, élu dans une circonscription en partie rurale, pour sortir de la crise qui secoue aujourd’hui le monde paysan, il faut accepter de remettre en cause le marché et instaurer des prix planchers.
Ce mouvement de contestation des agriculteurs vous a-t-il surpris ?
François Ruffin
Il couve depuis des années, et là, avec la chute des cours, l’énergie et les engrais qui ont bondi, ça craque. Comme pour tous les Français. Les agriculteurs veulent simplement vivre de leur travail. Et pas en survivre. Or sous le poids de l’industrie agroalimentaire, de la grande distribution, ils sont écrasés.
A son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron avait promis de régler la situation. Mais les états généraux de l’alimentation n’ont accouché que d’une usine à gaz. Pourquoi ? Parce qu’il fallait toucher au marché, le réguler. Pour eux, c’est sacré. Il fallait, il faut toujours, des prix planchers : Lactalis ou pas, il faut interdire de descendre en dessous de 45 centimes le litre de lait ! Le gouvernement nous répond : «C’est les kolkhozes !» Non : c’est l’Europe d’avant la dérégulation !
Vous dites aussi qu’on en demande trop aux agriculteurs. C’est-à-dire ?
Les injonctions sont contradictoires. On leur demande une montée en gamme, le bien-être animal, la sortie des phytosanitaires. Et en même temps, d’être compétitifs avec les fermes-usines du Brésil. Il faut choisir. Le président de la Fédération nationale bovine le demandait aux députés : «Quel cap voulez-vous ? Qu’on soit compétitif avec la Nouvelle-Zélande ? Ou qu’on fasse une agriculture familiale qui nourrit bien les Français ? Dites-le nous.» Aujourd’hui, il n’y a pas de cap, c’est le Sud et le Nord à la fois. Je fixe un but, clair : nourrir d’abord les Français, bien les nourrir, avec une agriculture protégée, régulée. Et l’exportation, évidemment, des surplus mais sans en faire le «cap».
Que pensez-vous de la réaction du gouvernement à ce stade ?
C’est le bal des faux culs, mains sur le cœur : «Vous avez raison, vous devez être mieux payés !» Et ils signent des accords de libre-échange avec le Chili, la Nouvelle-Zélande, le Canada… Les mêmes qui ont refusé il y a deux mois, à 6 voix près, notre proposition de prix planchers.
Vous plaidez donc pour une «exception agriculturelle»…
Depuis longtemps, oui. On a sorti la culture des accords de libre-échange : sans cela, il n’y aurait plus de cinéma français, pas de Justine Triet aux oscars. Il faut faire de même pour l’agriculture : sortir la terre, ses fruits, nos assiettes de la mondialisation. Après notre industrie, veut-on laisser partir notre agriculture ? J’ai vu les industries fuir vers la Roumanie et la Chine, devenue l’usine du monde. Le Brésil, avec des exploitations 15 000 fois plus grandes qu’en France, avec des hormones de croissance, des antibiotiques, des molécules autorisées là-bas, prohibées ici, peut devenir la ferme-usine du monde. Ou l’Ukraine celle de l’Europe.
Que faut-il faire ?
C’est une crise du marché, une crise du libre-échange, qui réclame une réponse «de gauche» : réguler le libre-échange, réguler le marché. La politique agricole commune [PAC] l’a longtemps fait : quotas d’importation, quotas de production, prix minimum, coefficients multiplicateurs… Mais, à Bruxelles comme à Paris, nous avons des ayatollahs de la concurrence.
A l’échelle française ou européenne ?
Il y a une marge de manœuvre en France : les prix planchers, on peut le faire. Mais nos dirigeants ne veulent pas, par dogmatisme. L’agriculture est un cas d’école. On le constate tous les jours : le marché ne marche plus, sur les médicaments, sur le logement, sur l’électricité… La grande question en surplomb c’est : veut-on encadrer le marché ?
Faut-il réguler les marges de l’agroalimentaire ?
Evidemment. Les prix ont grimpé dans les supermarchés, mais qui s’est gavé ? Les taux de marge dans l’industrie agroalimentaire n’ont jamais été aussi élevés : 49 %. C’est le symbole Lactalis : la fortune d’Emmanuel Besnier, son PDG, qui a augmenté de 70 % en trois ans, plus de 10 milliards d’euros. Vous voyez cette image de l’époque de la Révolution, un paysan porte sur ses épaules un curé, qui porte un noble, et se dit : «Faut espérer que ce jeu-là finira bientôt ?» Aujourd’hui, le paysan porte l’agro-industrie, qui porte la grande distribution. Quand il y a des forts et des faibles, l’Etat doit poser des règles, rétablir les plateaux de la balance.
Quand on est écolo, comment répondre sur la remise en cause des normes environnementales ?
La réponse la plus immédiate est «de droite» : face à la mondialisation, il faut s’adapter ! Avec un dumping sur les normes, la fiscalité, les salaires… Ce n’est pas un chemin dans la durée. Je ne me cache pas, j’ai toujours eu un discours franc avec les agriculteurs de mon coin, seul député de Picardie à avoir voté contre le retour des néonicotinoïdes. Dans la région de la betterave ! Et pourquoi ?
Parce que Bruxelles, en supprimant les quotas, a fait plus de mal que les pucerons. Il faut de la clarté : oui, nous bifurquerons vers un autre modèle agricole. Oui, il faut la sortie des phytosanitaires, le bien-être animal. Mais pas dans une économie ouverte à tous vents, pas sans protection, pas sans garantie de revenu. C’est pourquoi j’insiste sur les prix : ils sont la condition de la transition. On ne peut pas demander à notre agriculture de changer avec des paysans qui ont la tête sous l’eau. Il faut pouvoir respirer, se projeter. C’est impossible avec le tout marché et les prix qui font du yoyo.
Ce discours est-il audible dans le monde agricole ?
C’est un dialogue que je n’ai cessé d’avoir. En disant mon admiration pour l’œuvre accomplie par nos grands-parents après-guerre, avec un Etat qui a indiqué un cap : en une génération, dès 1972, la France a retrouvé sa souveraineté alimentaire. Par la chimie, par la mécanique, par les remembrements. On peut le contester a posteriori mais le contrat a été rempli. La question, depuis, et encore aujourd’hui, c’est : quel est le nouveau contrat entre les agriculteurs et la société ?
Au-delà des revenus, n’y a-t-il pas également un problème de reconnaissance ?
Ce que je décris là, c’est une crise matérielle dans le monde agricole, mais aussi une crise spirituelle : «Quelle est notre place ? Quel est le sens de notre travail ?»
Comment la gauche est-elle perçue par le monde agricole ?
Je n’ai pas d’illusion : les agriculteurs penchent à droite. Mais ce refrain de la «récupération par le RN» est le rayon paralysant de la gauche depuis vingt ans. Je l’ai entendu lors du référendum de 2005, sur le parking de Whirlpool, pendant les gilets jaunes. Défendre les gens selon leur vote supposé, c’est l’assurance de l’entre-soi, de la déconnexion.
Cet esprit de défaite, de citadelle assiégée me fatigue. Le maintien d’une agriculture française, c’est l’intérêt général. Et souvent, je leur rappelle que les coopératives agricoles, c’est la gauche du Front populaire, que l’accès aux terres, par le fermage, le métayage, c’est la gauche de la Libération. Alors, aujourd’hui, les agriculteurs assistent à l’agonie d’un système : veulent-ils plus de marché, plus de libre-échange, ou plus de protection, de régulation ?