Dans le nord de la Cisjordanie, les Palestiniens n’ont pas le cœur à célébrer le retour des prisonniers

Publié le par FSC

Samuel Forey
Le Monde du 27 janvier 2025

 

Dans le centre de Jénine, en Cisjordanie, le 25 janvier 2025. LUCAS BARIOULET POUR «LE MONDE»

 

Après la libération, samedi, de 200 détenus, en échange des quatre soldates relâchées par le Hamas, les réjouissances dans la région de Jénine ont été de courte durée, tant cette zone est quadrillée par l’armée israélienne.
Les Palestiniens n’avaient pas eu pareille occasion de se réjouir depuis bien longtemps. Samedi 25 janvier, en échange des quatre soldates israéliennes relâchées par le Hamas, 200 prisonniers ont été libérés par l’Etat hébreu, dont 121 étaient condamnés à la perpétuité. Dans toute la Cisjordanie, occupée par Israël depuis 1967, de discrètes célébrations ont été organisées en l’honneur des revenants, incarcérés parfois depuis des décennies.


Comme Ra’ed Al-Saadi. Arrêté en 1989, à l’âge de 21 ans, il était le doyen des prisonniers du gouvernorat de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie. Le tribunal militaire qui l’avait jugé l’avait reconnu coupable d’avoir organisé des attentats contre des soldats et des civils israéliens. Condamné à deux peines de prison à vie, il a recouvré la liberté samedi, à 57 ans, après trente-six années derrière les barreaux, et a pris aussitôt la route de son village d’origine, Silat Al-Harithiya.


Dans ce bourg agricole, lové au milieu des vergers d’oliviers, non loin de Jénine, sa famille prépare son retour dans une salle communautaire. La célébration restera modeste, explique Ammar, le frère du militant : « Nous avons voulu organiser une cérémonie très simple, avec seulement des drapeaux palestiniens, pas ceux des partis politiques, parce que c’est un grand moment de joie nationale, comme nous n’en avons pas connu depuis des années. C’est triste que cette joie soit ternie par le nombre si élevé des nôtres tués à Gaza. Et par le fait que nos parents et notre frère aîné soient morts avant le retour de Ra’ed. Notre père aurait tellement aimé le serrer dans les bras… »


Ammar Al-Saadi, glabre, les épaules couvertes d’un keffieh, se laisse bien vite reprendre par l’effervescence qui l’entoure. Des plus jeunes aux plus vieux, tout le clan afflue dans la salle. « Cet accord dépasse toutes nos espérances, même si ça aurait été mieux qu’il soit signé dans le cadre d’un plan de paix », note-t-il.

Des expulsions vers l’Egypte


Le profil des Palestiniens libérés est varié. Pour chacune des quatre soldates relâchées par le Hamas, 30 prisonniers à vie ont été élargis ainsi que 20 condamnés à des peines de plus de quinze ans. A côté de ceux relâchés en Cisjordanie, une vingtaine a été renvoyée à Gaza, et 70 ont été expulsés vers l’Egypte, où ils devront choisir leur pays d’exil entre la Tunisie, l’Algérie et la Turquie. Il s’agit de ceux reconnus coupables de meurtres, de fabrication d’armes ou d’organisations d’attentats.
Parmi eux figure Wael Qassem, un membre du Hamas ayant participé, selon la justice israélienne, à l’organisation de trois attentats en 2002 lors de la deuxième Intifada, qui ont causé la mort d’une trentaine d’Israéliens. Il avait été condamné à pas moins de 35 peines de prison à vie. C’est le cas aussi de Thabet Mardawi, cadre du Jihad islamique, qui a été impliqué, à la même époque, dans le meurtre d’une vingtaine de personnes.


Pour les prisonniers relâchés en Cisjordanie, les manifestations de joie sont restées brèves et localisées. Le Hamas et le Jihad islamique ont organisé quelques rassemblements, avec des militants agitant les fanions verts et noirs de ces factions, tandis que d’autres déployaient des drapeaux palestiniens et entonnaient des chants nationalistes.


Mais la joie est ternie par l’intensification de la répression militaire en Cisjordanie. A peine le cessez-le-feu était-il entré en vigueur à Gaza, que l’armée israélienne a décuplé le nombre de barrages routiers dans ce territoire et surtout entamé, le 21 janvier, une nouvelle opération à Jénine et ses alentours. Des soldats filtrent aussi soigneusement la sortie des colonies les plus remuantes pour éviter que les violences de la semaine dernière, dans le village d’Al-Funduq, ne se répètent. Des extrémistes juifs y avaient semé la terreur, à coups de pierres et de cocktails incendiaires, à la suite de l’assassinat de trois colons sur une route traversant le village. Jeudi, les forces de l’Etat hébreu ont tué à Jénine les deux auteurs présumés de cette attaque.


Le silence qui règne samedi dans cette grande ville du nord de la Cisjordanie contraste avec l’effervescence de Silat Al-Harithiya. Seuls le bourdonnement des drones, le crépitement des armes automatiques et quelques explosions troublent l’air cristallin. Rares sont les habitants qui osent s’aventurer dans les rues, d’habitude débordantes d’activité. Nombre d’entre eux ont préféré fuir dans les villages environnants. Quelques voitures circulent au ralenti, croisant des ambulances du Croissant-Rouge palestinien qui passent en trombe.


Soudain, des blindés de l’armée israélienne filent dans l’avenue de Haïfa, qui traverse la ville. L’un d’entre eux est un véhicule de secours. Dans l’une des explosions qui a retenti, trois soldats ont été blessés, dont l’un grièvement. Puis, un calme inquiet revient.

« Ce qui a été détruit sera reconstruit »


Le camp de réfugiés, ville dans la ville, est inaccessible depuis le début de l’attaque, censée en finir avec le « bataillon de Jénine », un groupe armé palestinien formé en 2021. Sur les 18 000 personnes qui le peuplent habituellement, il n’en reste que quelques milliers. Vendredi, l’armée a ordonné à ses résidents de quitter les lieux, en passant par le carrefour dit du cheval de fer, situé au pied du camp. Un lieu emblématique de Jénine. C’est là qu’en 2022, la journaliste américano-palestinienne Shireen Abou Akleh, reporter vedette d’Al-Jazira, fut abattue par un soldat israélien.


Nul n’a le cœur ici à fêter ouvertement le retour des prisonniers. Zakaria Zubeidi, figure de la seconde intifada, cadre des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, la branche armée du Fatah, aurait dû être libéré lors de cet échange. Celui qui est connu pour s’être évadé en 2021 d’une prison israélienne avec cinq autres codétenus, en creusant un tunnel avec des petites cuillères – il avait été arrêté quelques jours plus tard – a finalement été retiré de la liste des libérés au dernier moment, a expliqué sa femme dans un post sur le réseau social Facebook.


Il sortira, veut croire Mahdi Saleh. Arrêté par les Israéliens de 2003 à 2006 pour avoir été affilié au Hamas, cet homme de 45 ans a été l’assistant de Wasfi Kabha, un cadre de tout premier plan du mouvement islamiste palestinien et ancien ministre des prisonniers. Mahdi Saleh, lui, est sorti début janvier, avant la trêve, d’un an de détention administrative, et se montre optimiste quand à l’accord entre Israël et le Hamas : « La libération des prisonniers est une victoire pour tous les Palestiniens. Je rends grâce au sacrifice des Gazaouis. Leur sang n’aura pas été versé en vain. Et ce qui a été détruit sera reconstruit. » Il affirme que l’attaque menée par Israël sur la Cisjordanie est plus politique que militaire, qu’elle vise à apaiser l’extrême droite israélienne au pouvoir, furieuse de l’arrêt des combats à Gaza.


La maison de Mahdi Saleh se trouve tout contre le camp de réfugiés. Se sachant visé par Israël, il a mis sa femme et ses enfants à l’abri dans un village des alentours de Jénine. Il espère que la libération des prisonniers mènera à une réconciliation du champ politique palestinien : « Des militants de toutes les factions ont été relâchés. En prison, nous sommes tous unis. Nous devons le rester en dehors pour lutter contre Israël.  » Parmi les 200 prisonniers relâchés samedi, 137 sont du Hamas, 29 du Jihad islamique et 26 du Fatah.


Le soir tombe. Une famille composée de femmes de tous les âges, portant des sacs plastique remplis de nourriture, se hâte dans la pénombre. Elles ont fui le camp la veille pour aller s’abriter chez des proches, et sont sorties faire quelques courses. La matriarche, méfiante, refuse de donner son prénom, mais confie sa détresse : « On a été assiégés quatre-cinq jours par l’Autorité palestinienne. Et maintenant, c’est le tour des Israéliens. Au moins, eux, on est habitués. Mais ça fait mal que des Palestiniens s’attaquent à d’autres Palestiniens », dit-elle.


La mère de famille fait allusion à l’opération des forces de sécurité palestiniennes, lancée début décembre à Jénine. Par ce déploiement, le président de l’Autorité palestinienne (AP), Mahmoud Abbas, voulait démontrer sa capacité à assurer l’ordre en Cisjordanie, dans le but qu’Israël autorise ses troupes à reprendre pied dans la bande de Gaza – dont le Hamas les a expulsées en 2007. Mais l’initiative s’est achevée sans résultats significatifs autres que l’arrestation de quelque 250 militants, la mort de sept civils et d’un homme armé. Et les blindés israéliens sont revenus à l’attaque, achevant d’humilier l’AP.


Alors que, dans la nuit, les prisonniers palestiniens réintégraient peu à peu leur foyer, des soldats israéliens ont investi le village de Shuhada, non loin de Jénine. Une petite fille de 2 ans y a été tuée par une balle perdue, coupant court aux célébrations. Entre la bande de Gaza en ruines et la Cisjordanie quadrillée par l’armée, la joie suscitée par le retour des prisonniers n’a été qu’un bref interlude.
 

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