Les pays du Golfe déstabilisés par un Israël belliqueux

Publié le par FSC

Rachida El Azzouzi
Médiapart du 07 juillet 2025

 

       Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, Donald Trump et les dirigeants des pays du Golfe membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 14 mai 2025, à Riyad (Arabie saoudite). © Photo Saudi Press Agency / Apai / Sipa

Coincées entre un Iran très affaibli et un Israël devenu agent du chaos dans la région, les monarchies du Golfe voient leur marge de manœuvre réduite. Elles redoutent un embrasement du Moyen-Orient, le scénario du pire.

Donald Trump s’est enorgueilli d’avoir passé, mi-mai 2025, quatre journées « fantastiques » en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats arabes unis. Le président des États-Unis est revenu de sa tournée fastueuse dans le Golfe avec des promesses d’investissements s’élevant à plusieurs centaines de milliards de dollars.

Appliquant ses méthodes de promoteur immobilier en recherche de « deals », Donald Trump a affiché sa bonne entente avec les monarchies pétrolières et gazières, à l’image de sa poignée de main avec le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, sur fond de musique des Village People et de leur tube gay YMCA, devenu l’hymne improbable de la sphère trumpiste, ici diffusé dans un pays où les relations homosexuelles sont passibles de la peine de mort.

Si Donald Trump ne leur a pas caché sa volonté d’intervenir dans les crises du Moyen-Orient, les dirigeants des pays du Golfe étaient loin de se douter qu’il soutiendrait, quelques semaines plus tard, du 13 au 24 juin, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou dans sa guerre contre l’Iran, et qu’il engagerait même les États-Unis à ses côtés en bombardant trois de ses sites nucléaires.

L’alignement inconditionnel avec Israël du président états-unien, qui s’est fait réélire en promettant d’être un faiseur de paix, les a déroutés, consternés, qui plus est après sa visite historique dans le Golfe. En quittant Abou Dhabi, Donald Trump s’était pourtant fendu d’une menace à peine voilée à l’égard de Téhéran : « Ils ont une proposition, mais surtout, ils savent qu’ils doivent bouger rapidement ou quelque chose de mauvais arrivera. »

Mais il allait de soi, pour les dirigeants du Golfe, que le dossier nucléaire iranien se réglerait par la voie diplomatique, la voie qu’ils privilégient coûte que coûte, au nom de la stabilité sécuritaire, économique et politique. Pour continuer à mener à bien leur développement prospère et leurs mégaprojets à coups de pétro- et gazodollars, les monarchies du Golfe – avec à leur tête l’Arabie saoudite, moteur de la région – aspirent à un Moyen-Orient pacifié, sécurisé. Elles veulent la paix, l’ordre. Une guerre de plus dans une poudrière déjà déstabilisée par le génocide à Gaza serait une catastrophe, le scénario du pire.

La crainte de la contagion
Bien malgré eux, les pays du Golfe se retrouvent avec une marge de manœuvre réduite, coincés entre un Israël tout-puissant qui étale son hégémonie et sa supériorité militaire et un Iran très affaibli, avec lequel ils ont tous réussi à normaliser leurs relations pour se prémunir de toute agression. L’Arabie saoudite, en phase d’expansion maximale avec plusieurs projets (le plan de transformation économique et sociale du royaume Vision 2030, l’exposition universelle Riyad 2030, la Coupe du monde de football en 2034, etc.), est un des derniers à avoir signé un accord de pacification avec l’Iran. C’était sous l’égide de la Chine, à Pékin, en mars 2023.

Si les monarchies sunnites ont de nombreuses raisons de se réjouir de l’affaiblissement considérable du régime iranien, chiite, et du démantèlement de son réseau d’alliances dénommé « axe de la résistance » avec les coups portés au Hamas palestinien, au Hezbollah libanais, et la chute du dictateur syrien Bachar al-Assad, elles n’ont aucun intérêt à ce que la République islamique tombe.

« Les pays du Golfe ont beaucoup souffert de l’influence iranienne grandissante, notamment au Yémen, en Irak, au Liban, en Syrie. Ils ont alerté sur la conduite extérieure des Iraniens mais ils n’ont pas pour autant été enthousiasmés à l’idée de frapper l’Iran. Un changement de régime en Iran serait pour eux un saut dangereux dans l’inconnu et un facteur de chaos qui pourrait déborder dans toute la région », explique Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). D’où l’importance, à leurs yeux, du levier diplomatique.

Tout en restant en retrait et en veillant à ne pas s’impliquer directement dans le conflit, l’Arabie saoudite s’est mobilisée aux côtés des Émirats arabes unis, du Qatar et du sultanat d’Oman pour convaincre Donald Trump de reprendre les négociations avec l’Iran, de ne pas s’engager dans une escalade militaire aux côtés d’Israël, de favoriser un cessez-le-feu. Les chancelleries du Golfe ont pesé chacun de leurs mots pour tenir l’équilibre sur la corde raide : condamner l’agression israélienne contre l’Iran et les frappes américaines du 21 juin, la violation de la souveraineté iranienne, sans se mettre à dos Donald Trump.

Contreparties
Lorsque l’Iran, pour ne pas perdre la face, a frappé symboliquement le 23 juin la base d’Al-Udeid au Qatar, la plus importante du Moyen-Orient, dans une riposte calibrée pour atteindre les intérêts stratégiques américains sans provoquer de morts, il ne l’a fait qu’après avoir prévenu les États-Unis et Doha afin de s’assurer que les missiles seraient interceptés et les dégâts limités. Doha, soutenu par les autres capitales du Golfe, a promis une réplique, qui relevait plus d’une posture de communication que d’une réelle intention.

L’engrenage belliqueux dans lequel est engagé en toute impunité le premier ministre israélien, qui a besoin de faire la guerre pour se maintenir au pouvoir, et qui profite du déclin de l’Iran et de ses relais pour agir frontalement, bouleverse les équilibres au Moyen-Orient. Autant qu’il nourrit la colère des peuples de la région.

En cherchant à semer le chaos comme il le fait dans les territoires palestiniens occupés, au Liban, en Syrie ou désormais en Iran en invoquant « une guerre préventive », Benyamin Nétanyahou banalise l’usage de la force et précipite les principaux acteurs de la région dans une lutte d’influence sans précédent.

« Nétanyahou veut changer le visage du Moyen-Orient, il veut en décider la nature et la forme. Son objectif n’est pas d’aider le peuple iranien dans ses aspirations démocratiques mais de parvenir à un démembrement complet du régime des mollahs, qu’Israël a infiltré au sommet, afin d’arriver à un pouvoir vassalisé ou à une guerre civile », analyse le chercheur Hasni Abidi. Pour lui, « le but final d’Israël est d’être entouré d’États affaiblis ou effondrés ». Pour mieux avoir l’ascendant sur eux.

Dans cette compétition féroce, où Israël a supplanté l’Iran comme agent du chaos, l’attitude de l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane, poids lourd de la région, sera scrutée. Sous pression des États-Unis pour normaliser ses relations avec Israël, sur le modèle des accords d’Abraham signés en 2020 durant le premier mandat de Donald Trump, la monarchie saoudienne n’est pas contre un « deal » mais elle a besoin de contreparties, à commencer sur la question palestinienne.

 

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