Trump et Nétanyahou rêvent de redessiner le Moyen-Orient, mais leurs objectifs diffèrent
Clothilde Mraffko
Médiapart du 07 juillet 2025
| Benyamin Nétanyahou avec Donald Trump lors d'une réunion dans le bureau Ovale à la Maison-Blanche, le 7 avril 2025. © Photo Kevin Dietsch / Getty Images via AFP |
Depuis son retour au pouvoir, le président des États-Unis veut arracher un cessez-le-feu à Gaza au premier ministre israélien, en visite lundi à Washington. Mais Israël est aussi l’artisan du chaos actuel dans la région, qui contrecarre les ambitions d’une « pax americana ».
Les signes sont ténus. D’abord, il y a eu, le 3 juillet, la visite de Benyamin Nétanyahou à Nir Oz, en lisière de Gaza – il ne s’y était jamais rendu depuis le 7-Octobre. Le kibboutz a été durement touché par les massacres du Hamas, il est celui qui compte le plus d’otages – plus de 75 personnes y ont été enlevées et une trentaine d’habitant·es ont été tué·es. Neuf sont encore détenus à Gaza, dont quatre seraient encore vivants. Depuis ce lieu devenu symbole, le premier ministre israélien a promis de ramener « tous » les otages.
Ensuite, même si la veille il jugeait « inacceptables » les conditions posées par le Hamas au projet de cessez-le-feu à Gaza, Benyamin Nétanyahou a envoyé dimanche 6 juillet son équipe de négociation au Qatar. Enfin, dans l’enclave palestinienne, comme à chaque fois que les négociations avancent, les bombardements israéliens ont été particulièrement intenses la semaine dernière.
Casquette blanche estampillée « USA » vissée sur la tête, Donald Trump a rappelé lui aussi ses ambitions pour la visite de Benyamin Nétanyahou, la troisième depuis son retour au pouvoir en janvier. « Je pense que nous sommes proches d’un accord sur Gaza. Nous pourrions l’obtenir cette semaine », a-t-il dit aux journalistes dimanche, ajoutant qu’il discuterait également d’un accord durable sur l’Iran.
Pour le premier ministre israélien, sceller un cessez-le-feu à Washington permettrait de sortir la tête haute. Ni son armée ni le pouvoir politique ne semblent avoir de stratégie pour Gaza, si ce n’est la continuation du génocide pour ne pas parler de l’après.
Pour Trump, un autre « deal »
La proposition actuellement sur la table prévoit un cessez-le-feu temporaire de soixante jours. Durant ce laps de temps, des négociations se poursuivront en vue de la fin de la guerre. Dix otages israéliens devraient être libérés, lors du premier et du cinquantième jour, et dix-huit dépouilles seront aussi restituées graduellement. Israël estime qu’il reste encore cinquante Israéliens à Gaza, dont la moitié seraient morts. Le Hamas s’engage à ne pas mettre en scène ces libérations comme il l’a fait lors des précédentes trêves. Des prisonniers palestiniens seront également relâchés en échange.
Les discussions achoppent pour l’instant sur trois points. Les négociateurs palestiniens semblent vouloir davantage de garanties que ce cessez-le-feu aboutira bien à la fin de la guerre. L’autre écueil concerne la carte du retrait des troupes israéliennes de Gaza. Enfin, le Hamas veut fermer la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), organisme qui est la colonne vertébrale du nouveau système de distribution de l’aide contrôlé par Israël dans l’enclave palestinienne. Depuis sa mise en place le 27 mai, plus de 600 Gazaoui·es ont été tué·es en tentant de récupérer un peu de farine. Les Palestiniens demandent le retour de la gestion de l’aide par l’ONU et les ONG internationales.
À son retour au pouvoir en janvier, Donald Trump a imposé une trêve à Gaza. Son prédécesseur, Joe Biden, avait tracé quelques lignes rouges sans grandes conséquences, laissant le champ libre à la dévastation de la bande côtière palestinienne. L’actuel locataire de la Maison-Blanche ne s’embarrasse pas de considérations morales mais veut être celui qui conclura un « deal ». La visite à Washington de Benyamin Nétanyahou, visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, s’inscrit donc dans le cadre plus large de la politique générale qu’entend mettre en œuvre Donald Trump dans cette région communément appelée le Moyen-Orient.
Le premier ministre israélien, de son côté, « va à Washington dans un contexte où il y a convergence essentielle entre les objectifs de Trump et [les siens] au Moyen-Orient : la neutralisation des “méchants acteurs” [régionaux – ndlr] selon leur vision mais avec des objectifs qui se différencient », explique Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris et auteur d’Une autre histoire de la puissance américaine (Le Seuil, 2011). « Nétanyahou veut garder ses marges de manœuvre, y compris à Gaza, tandis que Trump voudrait que Nétanyahou plie sa politique dans celle des États-Unis », ajoute-t-il.
Le président américain, entraîné malgré lui dans la guerre de douze jours entre Israël et l’Iran en juin, y a mis fin et entend rester le maître du jeu dans la zone. Il ambitionne une « grande reconfiguration du Moyen-Orient autour de l’Arabie saoudite, des pays sunnites du Golfe et d’Israël », sous tutelle américaine, pour « créer une nouvelle zone de prospérité » économique, résume Philip Golub. À mille lieues de la réalité politique régionale et sur le dos de la question palestinienne.
Pour Israël, une question de puissance
L’Iran et ses relais, le Hezbollah au Liban, le Hamas palestinien, Bachar al-Assad en Syrie et les houthis au Yémen désormais affaiblis, l’armée israélienne a assis son hégémonie dans la région. Mais Israël y est facteur de déstabilisation, bombardant allègrement des pays souverains, annexant des territoires en Syrie et au Liban, tout en poursuivant le génocide à Gaza.
« L’ambition de Nétanyahou, ce n’est pas la paix, c’est le chaos. Car dans le chaos, seule reste la force brute », analyse le journaliste Sylvain Cypel, auteur d’Un nouveau rêve américain (Autrement, 2015) et de L’État d’Israël contre les Juifs (La Découverte, 2020). La frange suprémaciste et messianique de la majorité gouvernementale israélienne pousse elle aussi à la guerre perpétuelle. Ses accents belliqueux trouvent un large écho dans la société israélienne, animée ces derniers mois d’un sentiment de toute-puissance grâce à l’impunité totale dont le pays dispose, à l’ONU ou ailleurs.
« C’est, pour reprendre une expression israélienne, “une joie de pauvre”, c’est-à-dire que cela réjouit les Israéliens mais ne les rassure pas. Le sentiment de toute-puissance est doublé d’un sentiment de vulnérabilité. Cela justifie le génocide et ça provoque une peur qui est ancrée. Nétanyahou en tire une conséquence : il ne faut pas s’arrêter », ajoute Sylvain Cypel.
Le premier ministre israélien arrive à Washington renforcé par l’attaque sur l’Iran. Le premier mandat Trump a été marqué par une ligne résolument pro-israélienne avec le déménagement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, qui a entériné la souveraineté israélienne sur la Ville sainte ; l’encouragement de la colonisation ; et la normalisation d’Israël dans la région, à travers la signature des accords d’Abraham. Le président des États-Unis a également sorti son pays de l’accord sur le programme nucléaire iranien signé par Barack Obama en 2015.
Mais cette fois-ci, le contexte est différent. Publiquement, Donald Trump soutient Israël mais montre des signes d’agacement envers Benyamin Nétanyahou. S’il tient tant à un accord de cessez-le-feu à Gaza, ce n’est pas pour des raisons morales ou humanitaires. Le président américain et le premier ministre israélien partagent « un mépris absolu pour le droit international et le droit humanitaire international », note Philip Golub. Donald Trump veut être celui qui aura amené paix et prospérité dans la région. Il entend placer Riyad au cœur de cette « pax americana » qui a tout d’un arrangement sans consistance.
Il n’a pas « énormément de temps pour réaliser ses ambitions. Il voudrait, que ce soit pour le prix Nobel de la paix ou pour sa réputation historique, un accord avec l’Arabie saoudite. Et cela passe par la fin de la guerre totale à Gaza », poursuit le professeur de relations internationales. Ce projet manque d’ambitions concrètes sur le terrain. Quid de Gaza après la guerre génocidaire ? L’enclave palestinienne est un champ de ruines, plus de 57 000 Palestinien·nes ont été tué·es depuis le 7-Octobre.
L’Arabie saoudite exige, pour l’instant, la reconnaissance de l’État palestinien comme condition sine qua non avant d’entamer officiellement des négociations. Hormis quelques avancées technologiques, la normalisation avec Israël n’a pas apporté grand-chose aux États arabes qui s’y étaient engagés lors du premier mandat de Donald Trump.
Depuis l’échec des printemps arabes de 2011, aucun projet fédérateur n’a entraîné la région. Un statu quo sanglant maintenait le Moyen-Orient dans un précaire équilibre des puissances entre l’Arabie saoudite, l’Iran, Israël et la Turquie, qui avait étouffé tous les espoirs d’émancipation démocratique. Il a volé en éclats le 7-Octobre et dans le sillon de la chute de Bachar al-Assad – avant, donc, que Donald Trump ne revienne au pouvoir. Aujourd’hui, les visions américaine ou israélienne, basées sur des intérêts économiques ou sécuritaires, évacuent toute ambition politique, alimentant le chaos.
Que ce soit à Gaza, au Liban, en Syrie ou en Iran, ni Israël ni les États-Unis n’ont de réelle vision pour l’après-guerre – sauf, pour les ultranationalistes messianiques israéliens, celle d’un « Grand Israël » dont les frontières engloberaient une large partie des pays voisins. L’Europe, qui entendait se poser en garante de la justice et du droit international, est insignifiante. Elle se pose en soutien quasi indéfectible d’Israël au mépris des vies palestiniennes, libanaises ou iraniennes sacrifiées, accélérant encore sa marginalisation dans la région.