Naji El Khatib : « Reconnaître l’État palestinien, mais de quel État parle-t-on ? »

Publié le par FSC

Clothilde Mraffko
Médiapart du 26 juillet 2025

 


Naji Al Khatib lors de la soirée « Gaza : contre le silence, la voix des peuples » organisée par Mediapart le 9 juillet 2025 à Paris. © Mediapart

 

La France a promis de reconnaître bientôt un État palestinien aux côtés d’Israël. Mais pour le sociologue palestinien Naji El Khatib, la solution dite à deux États efface le caractère colonial du projet sioniste et ne garantit en rien les droits des Palestiniens, notamment celui du retour.
Le 9 septembre 1993, les accords d’Oslo, signés entre le dirigeant de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Yasser Arafat, et le premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, consacraient la solution dite à deux États. À l’époque, le grand intellectuel palestinien Edward Saïd a surnommé l’accord « le Versailles palestinien », conscient de la capitulation qu’il représentait pour son peuple sans garantir son droit à l’autodétermination. 
Près de trente-deux ans plus tard, Israël est dirigé par un fervent opposant aux accords d'Oslo, Benyamin Nétanyahou. Les Israéliens avancent dans l’annexion de la Cisjordanie, qui est désormais presque actée, et poursuivent depuis plus de 650 jours une guerre génocidaire à Gaza. Les accords d’Oslo ont depuis longtemps été enterrés. 
Pourtant, la solution dite à deux États continue d’être érigée en seule solution viable sur la scène internationale, y compris largement parmi les soutiens des Palestinien·nes.


Reconnaître deux États, israélien et palestinien, revient à gommer le caractère colonial du projet sioniste, affirme Naji El Khatib, chercheur en sociologie politique, professeur à l'université Al-Najah de Naplouse, en Cisjordanie occupée.
Réfugié palestinien né au Liban, il milite au sein de la mouvance « One Democratic State », qui prône un seul État démocratique de la mer Méditerranée au fleuve Jourdain, et réunit Palestinien·nes et Israélien·nes en leur garantissant les mêmes droits. Il n’y a qu’ainsi qu’on pourra garantir le droit au retour des Palestinien·nes réfugié·es, expulsé·es à la création d’Israël, et offrir l’autodétermination aux Palestinien·nes citoyen·nes d’Israël, explique-t-il.

Emmanuel Macron a annoncé jeudi soir que la France reconnaîtra l’État de Palestine en septembre, lors de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Qu’est-ce que cette déclaration vous inspire ?
Emmanuel Macron veut reconnaître l’État palestinien, mais de quel État parle-t-on ? Quels moyens la France va-t-elle déployer pour traduire cette reconnaissance de l’État de Palestine ? On est dans le domaine de la politique-spectacle.
Les accords d’Oslo étaient censés créer un État palestinien au bout de cinq ans, donc en 1998. On est en 2025, on négocie depuis trente-deux ans la création d’un État palestinien. Au moment des accords d’Oslo, il y avait environ 160 000 colons israéliens en Cisjordanie et à Gaza – ces derniers sont partis en 2005 sur décision de [l’ex-premier ministre israélien] Ariel Sharon.
À cette époque-là, les territoires palestiniens promis correspondaient à 23 % de la Palestine mandataire. Aujourd’hui, selon les statistiques israéliennes, les colons sont presque un million [700 000 selon l’ONU en mars 2024]. Et de 23 % du territoire historique, on est passés à 10 %. Ces territoires ont été avalés par la colonisation : lors des négociations d’Oslo, toute la zone C, qui représente 60 % de la Cisjordanie, est passée sous le contrôle absolu d’Israël.
Est-ce qu’Emmanuel Macron propose de récupérer toutes ces terres qui ont été volées pendant le processus de paix ? Est-ce que le président français a les moyens de demander à ces colons de retourner de l’autre côté de la ligne verte, tracée lors de l’armistice de 1948 ?
Les colons sont là. Je me suis promené à Ariel, une colonie à côté de Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie. Ariel est une cité prospère, avec une université qui a des relations au niveau international. Elle est plus vaste que Naplouse, qui est pourtant la deuxième ville palestinienne de Cisjordanie [après Hébron – ndlr].

Cette annonce du président permet-elle de pallier l’absence de sanctions françaises contre Israël ?
Bien sûr. Il s’agit de dire que la France fait quelque chose alors qu’elle est coupable de complicité active dans ce génocide. Sur le terrain, cette annonce ne change rien. La France a une place importante au sein de l’Union européenne (UE), mais elle n’a pas utilisé son poids politique et diplomatique pour influencer la décision européenne la semaine dernière concernant le traité d’association entre l’État d’Israël et l’UE. On fait tout pour que cette coopération scientifique, technologique, dans l’armement, dans la haute technologie, continue.
Pourquoi les Israéliens se gêneraient-ils dans ces conditions ? Ils peuvent hausser la voix, un petit peu, contre la décision de Macron, notamment l’extrême droite israélienne, mais on sait bien qu’il s’agit juste d’une annonce.
Il n’y a pas de vision française ni européenne dans la région. La France gaulliste avait une position claire par rapport à ce qui se passait au Moyen-Orient. S’il y a une politique française dans la région aujourd’hui, elle se résume à un soutien inconditionnel à Israël. Ce n’est pas nouveau. La France est complice du génocide et de la politique d’expansion coloniale de l’État d’Israël. 
Sur le dossier palestinien, la France n’a aucune considération pour les droits humains, le droit des Palestiniens à une vie digne et à l’autodétermination. Si la politique n’est dictée que par des intérêts et des rapports de force, on bascule dans un monde sauvage : le puissant dicte sa loi.

Mais, au fond, la reconnaissance de l’État palestinien est avant tout une demande de l’Autorité palestinienne (AP), qui aujourd’hui représente le peuple palestinien sur la scène internationale…
Effectivement, si je critique la France et les forces impérialistes, je vois aussi très bien le problème chez nous, les Palestiniens. L’Autorité palestinienne prétend représenter les Palestiniens mais elle n’a pas organisé d’élections depuis 2006. Elle est complètement prisonnière des accords d’Oslo qu’Israël a laissé tomber depuis une éternité. Ce dernier se fiche bien de ce qui a été signé en 1993 ! Seule l’AP les applique.
Mahmoud Abbas [le président palestinien] a même qualifié la coopération sécuritaire avec les services de sécurité israéliens de « sacrée ». Qu’est devenue la question palestinienne entre les mains d’une telle autorité ? Celle-ci est répressive, elle a perdu toute légitimité, elle est devenue un auxiliaire de l’occupation. Une partie de l’élite palestinienne est vendue à l’autre partie [les Israéliens] qui nous massacre, nous expulse, rend la vie des Palestiniens, partout, invivable.

Pourquoi, selon vous, la solution dite à deux États, dans le sillage d’Oslo, n’est-elle pas souhaitable ?
Je suis un réfugié. À la création de l’État d’Israël, lors du déplacement forcé des Palestiniens, ma famille, qui était à Jaffa, a pris la mer. Mes parents, au lieu d’atterrir à Gaza, se sont retrouvés au Liban – tout simplement parce que le bateau de pêche s’est trompé de direction et est allé vers le nord au lieu de se diriger vers le sud. Mon frère et moi sommes donc nés au Liban, après la Nakba. Sur les 14 millions de Palestiniens dispersés à travers le monde, 65 % sont des réfugiés – issus de ce déplacement forcé en 1948 [l’Unrwa, l’agence onusienne chargée des réfugiés, en reconnaît officiellement 5,9 millions fin 2024, soit 42 % – ndlr].
La solution à deux États, selon la conception d’Oslo, les exclut du champ politique. C’est condamnable. Ça ne peut pas tenir comme solution définitive de ce conflit colonial. L’État d’Israël est comptable de l’expulsion de la majorité des Palestiniens de chez eux. Pourquoi ne demande-t-on pas à cet État d’ouvrir sa porte aux réfugiés palestiniens ? À la rigueur, moi, personnellement, je me fiche bien d’avoir un État. Ce n’est pas ma quête principale. Ce qui m’occupe, c’est mon droit au retour et celui de mes enfants.
J’ai vu la déclaration du Parti communiste hier, qui se réjouissait de la déclaration d’Emmanuel Macron. Je ne doute pas que les communistes soient sensibles aux droits des Palestiniens. Mais la gauche française manque l’essentiel. Il faut voir la question palestinienne dans sa globalité : il ne faut pas la morceler entre un problème d’État, la Cisjordanie, Gaza, etc.
L’idée de reconnaître Israël en tant qu’État juif, c’est un positionnement contre nature pour moi, pour des gens qui se revendiquent démocrates ou laïques. On accepte un État qui soit juif en Palestine, pourquoi n’accepte-t-on pas un État islamique à Téhéran, par exemple ? La gauche française, jusqu’à maintenant, n’arrive pas à cerner exactement la nature véritable de l’État israélien. C’est un État raciste et colonial, tout simplement. Il s’agit d’un conflit colonial dont le problème profond est la négation des droits des Palestiniens.
Il n’y aura jamais une solution politique à ce conflit, tant que le droit de retour ne sera pas satisfait. Et la région sera toujours perturbée politiquement tant que cette question essentielle n’est pas résolue. Les Palestiniens ne laisseront pas tomber leurs revendications essentielles. La seule solution est d’avoir un État unique, avec des citoyens égaux en droits.

Un seul État, « du fleuve à la mer », qui engloberait Israéliens et Palestiniens ?
Il existe déjà ! Il y a quelques jours, la Knesset, le Parlement israélien, a voté, à la majorité absolue, [une motion non contraignante appelant à] annexer officiellement la Cisjordanie. Ça donne carte blanche à un gouvernement composé de fascistes. Dans les faits, la Cisjordanie est déjà annexée, on n’avait pas besoin d’un vote de la Knesset. Mais cette dernière a légitimé cette colonisation rampante qui grignote, jour après jour, ce qu’il reste des territoires palestiniens. 
En outre, la solution à deux États est raciste en soi : un État pour les Juifs, un État pour les Palestiniens, chacun vit de son côté.

Mais comment faire État, vivre ensemble aujourd’hui, après les crimes et les atrocités commises ces derniers mois, après le génocide à Gaza et le nettoyage ethnique en Cisjordanie ?


Le génocide a augmenté la haine entre communautés, il a fait de l’autre l’ennemi absolu, sans aucune nuance. Mais je ne vois pas d’autre solution. Ce territoire est petit : quand je suis à Naplouse, au cœur de la Cisjordanie, je vois la mer. On est condamnés à vivre ensemble.
Les Palestiniens ont tout essayé. Ils vivent actuellement une crise existentielle. On a essayé la lutte armée pendant presque cent ans, on a essayé la diplomatie environ trente-cinq ans. Ni l’option militaire ni l’option diplomatique n’ont apporté de résultats tangibles sur le terrain. On recule, nos droits se rétrécissent petit à petit.
Moi aussi, personnellement, je suis hanté par le génocide. Je n’arrive pas à dormir depuis presque une année et demie. Mais en même temps, des fois, il faut prendre quelques distances avec le réel. Utiliser l’imaginaire politique pour voir plus loin que la réalité, celle du génocide, de la colonisation, de la désormais possible expulsion massive des Gazaouis qui va être une catastrophe supplémentaire.


Les Israéliens ne peuvent pas nous effacer, nous ne sommes pas les autochtones du Nouveau Monde, écrasés au XVIe, au XVIIe ou au XVIIIe siècle. Le monde a changé. Malgré la puissance apparente de l’État d’Israël, il a une faiblesse structurelle : la présence des Palestiniens. Ce n’est pas le Hamas le problème pour Israël à Gaza, c’est le peuple palestinien à Gaza.
Le réalisme d’un État laïque et démocratique pour tout le monde va à contre-courant du génocide. C’est une proposition éthique, humaniste, une porte de sortie. Pour moi, c’est le seul État que je souhaite voir exister.


 

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