Reconnaissance de l’État palestinien : les réfugiés de Gaza ne sont pas convaincus

Publié le par FSC

Nejma Brahim
Médiapart du 25 juillet 2025
Les propos de Nour Elassy ont été recueillis par Rachida El Azzouzi.

 

Lors d’une manifestation en soutien à Gaza à Toulouse, le 14 juin 2025. © Photo Fred Scheiber / Sipa

 

Alors qu’ils sont rongés par l’inquiétude pour leurs proches, en proie à la famine et à la mort à Gaza, la plupart des réfugiés que nous avons rencontrés jugent que l’annonce d’Emmanuel Macron arrive tard et « ne sert à rien » si elle n’est pas accompagnée de sanctions à l’égard d’Israël.

Shaden se dit émue. « Émue et touchée » à l’idée que la France puisse reconnaître officiellement l’État de Palestine. « Cette reconnaissance n’est pas seulement un geste politique, estime-t-elle, c’est une marque de dignité, de justice et d’humanité envers un peuple qui souffre depuis trop longtemps. » Originaire de Gaza et habitante d’une commune voisine de Rennes (Ille-et-Vilaine) avec son époux et leurs enfants, la jeune femme suit depuis près de deux ans la guerre génocidaire qu’Israël inflige au peuple palestinien.


Nous les avions rencontrés alors que le couple était visé par une obligation de quitter le territoire français (OQTF), délivrée par la préfecture d’Ille-et-Vilaine en 2023. « Ils veulent nous envoyer à la mort », nous avaient-ils confié un an plus tard. Ils passaient, et passent aujourd’hui encore, de nombreuses heures devant la chaîne Al Jazeera, suivant, dans une impuissance dévastatrice, la destruction de tout ce qui pouvait caractériser la vie à Gaza, et la mort de leurs proches.
« Je porte la Palestine dans ma langue, dans mes silences, dans les battements de mon cœur. La voir reconnue par la France, c’est une lueur d’espoir… » Elle nuance toutefois son propos : « C’est un geste symboliquement fort, mais soyons raisonnables, cette décision à elle seule n’empêchera pas Israël de commettre ce génocide. » Les mots n’arrêtent pas les bombes, et « tant que les armes continuent de circuler, que l’impunité règne, que les sanctions ne sont pas appliquées et que les crimes sont ignorés ou relativisés, le peuple palestinien continuera de saigner ».


Pour la journaliste et poétesse palestinienne Nour Elassy qui vient d’être évacuée de Gaza et d’arriver à Paris où elle va suivre un master en sciences politiques, l’annonce d’Emmanuel Macron ne provoque ni joie ni soulagement. « Ce que nous attendons, c’est la fin du génocide. Et ce geste symbolique du président ne l’arrêtera en rien, réagit la jeune femme auprès de Mediapart. Ce qui stoppera notre calvaire, ce sont des décisions concrètes et immédiates : des sanctions, un embargo militaire total sur les ventes d’armes, la suspension des accords économiques comme le partenariat entre Israël et l’Union européenne, la rupture des relations diplomatiques, etc. » 


Dans le sud de la France, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), Marwan laisse échapper un rire ironique lorsque nous l’interrogeons sur l’annonce d’Emmanuel Macron. « Ça ne sert à rien. Rien du tout. Il y a une différence entre la parole et les pratiques sur le terrain. J’aurais aimé me réjouir de cette nouvelle, mais ce n’est pas le cas », confie ce Franco-Palestinien venu pour se soigner en France en 2022, après avoir été blessé par un missile israélien à Gaza l’année précédente.

L’inaction de la France


Personne, dit-il, ne peut imaginer la situation « là-bas ». Gaza n’est plus qu’un champ de ruines. Un État palestinien dans la situation actuelle est « impossible » selon lui. « Il n’y a pas de frontières, pas de ressources, pas d’infrastructures, pas de liberté… Il n’y a rien. Si tu habites à Gaza, tu ne peux pas aller en Cisjordanie, et si tu habites en Cisjordanie, tu ne peux pas aller à Jérusalem. » Où serait l’État palestinien dans de telles conditions et avec toutes les colonies ? « C’est un État sur le papier seulement. »


Le timing de l’annonce l’interroge également. Il se demande pourquoi le chef d’État français a si longtemps tergiversé. Le faire dès le début de la guerre, lorsque les premiers massacres ont débuté, aurait eu davantage de poids et de sens à ses yeux. Aujourd’hui, alors qu’Israël souffre d’une mauvaise image à l’international au vu de l’ampleur des dégâts humains et matériels à Gaza, il se demande si cette annonce ne va pas venir « renforcer » son gouvernement. Nétanyahou ne s’est d’ailleurs pas privé de la dénoncer et bénéficie du soutien des États-Unis, qui n’approuvent pas l’initiative.
« C’est quoi le plus important, l’État palestinien ou l’humain ? », poursuit Marwan, enseignant-chercheur de profession, optant pour la seconde option. « La France n’a rien fait pour aider les humains à Gaza et pour arrêter ce génocide, alors que c’est un État fort au niveau européen. » Les droits humains, « bla bla bla », peste-t-il. « La France aurait pu cesser ses coopérations avec Israël et permettre de suspendre l’accord d’association, mais elle n’a rien fait. » Elle aurait pu, ajoute-t-il, aider à sauver certains de ses proches.


L’homme tient une liste de pas moins de 194 noms de membres de sa famille proche et éloignée, tous tués par les bombardements israéliens. Le nombre d’enfants est terrifiant, il atteint 57. Dès novembre 2023, il a adressé une lettre à la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, espérant sauver sa famille proche avec la procédure de réunification familiale. « Elle m’a répondu que c’était le Hamas qui avait commencé cette guerre. »
Près de lui, sa sœur Shama, qui avait elle aussi été menacée d’expulsion après avoir reçu une OQTF de la préfecture des Bouches-du-Rhône alors que la guerre faisait rage à Gaza, veut laisser une chance à l’annonce, mais sans trop y croire. « La France est un grand pays. Même si la reconnaissance de l’État palestinien arrive tard, si cela change la situation des gens là-bas, c’est bien. Sinon, ça ne sert à rien. »
À Gaza, reprend Marwan avec pragmatisme, les survivant·es comme ses proches qui ont trouvé refuge sous une tente à Jabaliya « ne pensent ni à un État palestinien, ni à Macron, ni à Abbas ». « Les gens pensent à survivre, à trouver de la farine, à trouver un abri pour échapper aux bombardements. »

Et rien sur le court terme


Nassar, un autre Palestinien vivant près de Tours (Indre-et-Loire), dont la mère est restée bloquée en Égypte faute d’évacuation par la France, abonde. Cette annonce ne peut faire oublier que « le peuple palestinien meurt de faim » aujourd’hui, du fait de la politique d’Israël, qui empêche l’aide humanitaire d’entrer dans la bande de Gaza. S’il espère toutefois que l’État palestinien sera bien reconnu en septembre prochain par la France, il dit ne « pas faire confiance » à nos dirigeants politiques : « Le matin, ils parlent de l’État palestinien, et le soir, ils envoient des armes à Nétanyahou. »
« De quel territoire parle-t-on exactement ? », interroge Razan, Franco-Palestinienne. « Qu’a changé, sur le terrain ou sur la vie des Palestiniens, la reconnaissance de l’État palestinien par l’Espagne ou l’Irlande ? » Rien, tranche-t-elle. Cette annonce sert surtout « à calmer l’opinion publique et les militants », « une façon de dire “Voilà, vous l’avez eue, votre reconnaissance” ». Elle attend de la France, et plus largement de l’ensemble de la communauté internationale, qu’elle « cesse de reconnaître Israël comme un État légitime ».


« Il faut l’isoler diplomatiquement, politiquement, économiquement, militairement et culturellement, comme cela a été fait avec la Russie. L’exemple est là, récent et clair : sanctions, rupture des relations, embargo… » Face à « l’impunité totale » d’Israël, elle ne voit en cette annonce qu’« un geste vide et sans impact », tant que rien ne change réellement sur place.
Fadel Afana, réfugié palestinien en France et médecin qui a quitté Gaza en mars 2024, salue de son côté une « décision positive et une étape très importante ». Une pièce dans le puzzle pour « continuer à mettre une pression politique sur Israël » afin de parvenir à une résolution finale et à la solution à deux États, « et permettre aux Palestiniens et aux Israéliens de vivre ensemble et en paix ». Ça, c’est pour le long terme.
Mais la situation actuelle est catastrophique, souligne-t-il. « La France doit mettre plus de pression politique sur Israël, pour arrêter la guerre à Gaza, pour arrêter ce génocide. » La reconnaissance de l’État palestinien n’arrêtera pas les massacres et la famine en cours dans l’enclave. « On attend des actions en urgence pour arrêter tout cela, car ce sont les civils qui souffrent aujourd’hui, et la communauté internationale se doit de les protéger. »

 

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