Israël enterre l’espoir d’un État palestinien avec un projet de colonisation

Publié le par FSC

Clothilde Mraffko
Médiapart du 20 août 25

 

La zone E1, en rouge. En bleu, les colonies israéliennes. En beige, les zones d’habitation palestiniennes. © Carte Peace Now - La Paix Maintenant

 

Le gouvernement Nétanyahou a approuvé la construction de 3 400 logements dans une zone baptisée E1, coupant la Cisjordanie en deux et oblitérant toute possibilité d’y établir un État palestinien viable. Les États-Unis ont indiqué qu’ils ne s’opposaient pas au plan.
Aux portes de Jérusalem, des monts arides coiffés de conifères poussiéreux ouvrent le désert de Judée, qui s’étend jusqu’à la mer Morte, dans l’est de la Cisjordanie occupée. Il y a trente ans, le premier ministre israélien de l’époque, Yitzhak Rabin, avait imaginé dans cette zone un projet de colonisation, baptisé « E1 » (pour Est 1) qui relierait la colonie de Ma’ale Adumim, édifiée en 1975, à la « ville sainte ».
Pendant des années, sous la pression internationale, notamment états-unienne, Israël avait mis le plan en suspens. En coupant la Cisjordanie en deux avec un couloir de colonisation, ce projet anéantirait tout espoir d’ériger un État palestinien viable.


Mais mercredi 20 août, les autorités israéliennes ont approuvé définitivement la construction de 3 400 logements dans cette zone E1. Le feu vert avait en réalité été donné début août, après que le comité chargé de la planification au sein de l’armée a rejeté les dernières objections des opposants au projet.
Le couloir est étroit, à peine 12 kilomètres carrés, et largement inhabité. Mais il fait la jonction entre Bethléem au sud et Ramallah au nord. Dans ce triangle au cœur de la Cisjordanie vit environ un tiers de la population palestinienne de ce territoire. « Il y a toutes sortes d’avant-postes et de colonies qui ont essayé et réussi à morceler la Cisjordanie à de nombreux endroits, explique Yonatan Mizrahi, co-directeur du suivi des colonies au sein de l’ONG anti-occupation La Paix maintenant. Mais sur le plan politique, E1 entérine un changement majeur. »

« Enterrer » l’État palestinien


Le 14 août, Bezalel Smotrich, le ministre qui supervise la planification en Cisjordanie occupée, brandissait, triomphal, une carte du projet, surplombant la zone depuis les collines de Ma’ale Adumim. « Nous continuerons à construire une réalité juive. Une réalité qui enterre l’idée d’un État palestinien », a résumé le suprémaciste juif, champion des colons.


Ma’ale Adumim, 37 000 habitant·es, est construite illégalement en territoire palestinien, selon le droit international. Dans l’esprit de beaucoup d’Israélien·nes, elle n’est qu’une simple banlieue du « Grand Jérusalem », leur capitale. Le projet leur apparaît comme le développement naturel de cette poche de population. Une fois installés cependant, les colons qui viendront peupler E1 inscriront un fait accompli : il sera impossible de les en déloger, renforçant la ceinture de colonies qui enserre Jérusalem-Est, déjà largement coupée du reste de la Cisjordanie occupée.
Pour Bezalel Smotrich et de nombreux membres de la coalition, l’objectif est d’imposer la souveraineté israélienne en Cisjordanie, et d’« éliminer de manière permanente l’idée de diviser la terre » et ceci « pour s’assurer que, d’ici septembre, les dirigeants hypocrites d’Europe n’aient rien à reconnaître », a-t-il dit le 14 août. Fin 2022, son Parti sioniste religieux avait conditionné sa participation à la coalition gouvernementale à l’annexion de la Cisjordanie.

Condamnations sans effet


L’arrivée des alliés ultranationalistes de Benyamin Nétanyahou au pouvoir a accéléré la colonisation. Les attaques du 7-Octobre ont détourné l’attention à l’égard de la Cisjordanie, tout en laissant la population israélienne indifférente aux sorts des Palestiniens et Palestiniennes, explique Yonatan Mizrahi. Mais surtout, « le changement d’administration aux États-Unis a bouleversé le jeu, ajoute-t-il. Pendant des années, les Américains avaient plus ou moins mis leur véto à ce projet ».


Les États-Unis ne s’opposent pas au plan E1, a fait savoir le 18 août, sur la radio militaire israélienne, leur ambassadeur, l’évangéliste pro-colonisation Mike Huckabee. La France a condamné « avec la plus grande fermeté » la décision israélienne, dans un communiqué publié le 16 août, affirmant être « mobilisée […] pour accroître la pression sur Israël afin de mettre fin à la colonisation, y compris par le biais de nouvelles sanctions contre les individus et entités responsables de la colonisation ».
Bezalel Smotrich et son allié suprémaciste Itamar Ben Gvir, tous deux des colons, sont déjà sous le coup de sanctions de la part de la Grande-Bretagne, du Canada, de l’Australie, de la Norvège et de la Nouvelle-Zélande. L’adoption du projet E1 a soulevé une vague de condamnations internationales – sans effet.

Expulsions en série


La construction des premiers logements de E1 pourrait démarrer dans un an au plus tôt, estime Yonatan Mizrahi. Son ONG n’envisage pas de porter l’affaire devant la Cour suprême israélienne ; la plus haute juridiction israélienne ne protège pas les Palestinien·nes contre la colonisation. « Le système israélien et l’opinion publique vont probablement laisser [le projet] se faire, analyse aussi de son côté Aviv Tatarsky, chercheur israélien au sein de l’organisation Ir Amim, qui lutte contre la colonisation à Jérusalem. Nous avons besoin d’actions de la part de la communauté internationale. Israël n’est pas impressionné par des condamnations. »


Selon lui, les autorités israéliennes ont « déjà commencé à distribuer des ordres de démolitions ces deux dernières semaines ». Une vingtaine de communautés sont menacées par le projet, directement et indirectement, indique-t-il, représentant « quelques milliers » de Palestinien·nes menacé·es de transfert forcé. « Les intentions israéliennes sont devenues encore plus dangereuses, analyse le chercheur. Aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement d’annexion, mais surtout d’expulsion. E1 fait peser un grand danger sur l’existence même des Palestiniens en Cisjordanie. »
Entre le 1er janvier et le 11 août 2025, Israël a démoli ou fait sceller 23 maisons et 4 structures, « déplaçant environ 140 personnes, dont 57 enfants – le plus haut niveau de déplacement dans ce contexte comparé à toute autre période depuis 2009 », selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha). À l’ombre du génocide à Gaza, Israël accélère le nettoyage ethnique en Cisjordanie, avec une grande violence. Selon l’ONG israélienne B’Tselem, 40 communautés palestiniennes ont été totalement expulsées de leur territoire depuis le 7-Octobre – soit 2 430 personnes auxquelles s’ajoutent 159 Palestinien·nes issu·es de localités en partie vidées de leurs habitant·es.

 

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