Reconnaissance de la Palestine : à Paris, le sentiment d’une victoire « tardive » et « amère »
Cyprien Caddeo
L'Humanité du 21 septembre 2025
| 10 000 personnes ont manifesté en faveur de la reconnaissance imminente de l’État de Palestine, dimanche 21 septembre 2025 à Paris.© Felice Rosa |
Environ 10 000 personnes ont défilé ce dimanche, dans la capitale, à l’occasion de la Journée internationale de la paix, pour la reconnaissance imminente de l’État de Palestine. Les participants attendent des sanctions contre le gouvernement israélien.
À Paris, ce dimanche 21 septembre, un mot circule dans toutes les bouches, entre deux slogans « Free Palestine ! » : « Enfin ! » Enfin la France s’apprête-t-elle à reconnaître l’État de Palestine. Enfin, onze ans après que l’Assemblée nationale a voté pour la reconnaissance, en 2014, sans que le gouvernement de François Hollande n’y donne suite.
Il aura fallu attendre le second mandat de la présidence Macron, deux ans de massacres dans la bande de Gaza, pour qu’enfin Paris agisse en ce sens. « Si même Macron, qui était très pro-israélien, a fini par bouger, c’est qu’on est en train de gagner », veut croire Sara, étudiante, paillettes sur les joues et le désormais incontournable keffieh noué autour du cou. Autour d’elle, environ 10 000 personnes battent le pavé de la capitale à l’occasion de la Journée internationale de la paix. L’initiative a pris, cette année, la coloration quasi exclusive de la Palestine.
L’absence de LFI remarquée
Sur la photo de famille, en tête de cortège : la présidente de la Ligue des droits de l’homme, Nathalie Tehio, le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, et la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier. Mais aussi des cadres de la CGT, de la FSU, de SOS racisme… Et un absent remarqué : la France insoumise.
Contacté, le mouvement nous répond : « La manifestation a été construite dans le dos des deux collectifs (CNPJDPI et Urgence Palestine – NDLR) qui organisent la mobilisation de la solidarité avec le peuple palestinien depuis plusieurs années. » Croisée dans le cortège, une parlementaire de gauche soupire : « Ils veulent la rupture à tout prix, sur tous les sujets, dès qu’il y a une démarche unitaire ils font la chaise vide. »
Dans la manifestation, on croise des vieux routards de la cause palestinienne comme des primomanifestants. C’est le cas de Franck, la soixantaine, retraité, qui arbore sur son veston le mot « paix » écrit en arabe et en hébreu. Il confie ne pas être à l’aise avec tous les slogans de la marche, goûte peu les « Fuck Israël » entendus ici et là ou l’utilisation du mot « génocide » : « Mais peu importe que je ne sois pas d’accord avec tout, cela fait deux ans que j’assiste impuissant aux images des supplices de Gaza, j’avais envie d’être là aujourd’hui. »
Le signe qu’enfin le mouvement pour l’émancipation de la Palestine, après deux ans de diabolisation, d’interdictions de manifestations et d’accusations d’antisémitisme, a gagné la bataille culturelle ? « Emmanuel Macron fait peut-être cela car il a besoin d’un grand geste international pour faire oublier la situation au national, mais tout le monde a bien compris qu’Israël va beaucoup trop loin, acquiesce la députée écologiste Éva Sas. L’argument du droit à se défendre a fini par servir de prétexte à toutes les dérives inacceptables du gouvernement Netanyahou, et l’opinion publique en prend conscience. »
Le risque d’une reconnaissance sans sanctions supplémentaires
Pour le porte-parole du PCF, Ian Brossat, cette « victoire amère », car tardive, résulte de la « mobilisation constante des organisations et de la gauche, parmi laquelle les communistes, qui se battent en ce sens depuis des décennies ». Fabien Roussel parle, lui, d’une « étape tardive mais utile » : « La reconnaissance de lundi ne suffira pas à faire plier Netanyahou, la France doit assumer de prendre des sanctions économiques et diplomatiques », réclame-t-il, tandis qu’à ses côtés la dirigeante des Verts, Marine Tondelier, demande à la marine nationale française de briser elle-même le blocus à Gaza pour faire entrer l’aide humanitaire.
L’écologiste rappelle que la bataille politique est loin d’être terminée, malgré la décision d’Emmanuel Macron : « J’ai honte quand je vois le temps que l’on passe sur nos plateaux de télévision à débattre du fait d’afficher nos drapeaux palestiniens sur nos mairies. »
Une référence au tir de barrage effectué par l’extrême droite et la droite, et en premier chef le ministre démissionnaire de l’Intérieur Bruno Retailleau, après les propos d’Olivier Faure et la décision de plusieurs maires communistes de pavoiser leur mairie aux couleurs de la Palestine.
Le gouvernement Netanyahou a encore ses thuriféraires, même si leurs rangs se sont clairsemés au fil des massacres. Béret sur le crâne et keffieh bien en vue, Gérard souffle, en nous montrant sur son téléphone une tribune publiée par le Figaro dans laquelle plusieurs personnalités appellent Macron à ne pas reconnaître la Palestine « sans conditions » : « Vous voyez, c’est loin d’être gagné. Demain, on reconnaîtra l’État de Palestine, mais tant qu’on pourra toujours se faire arrêter parce qu’on a brandi un drapeau palestinien ou parce qu’on a un pin’s en soutien à Gaza, la lutte n’est pas terminée. »