« Si vous ne nous aidez pas, qui nous aidera ? » : le témoignage poignant d'Adel Zaanoun, journaliste palestinien sorti de l'enfer de Gaza
Publié le par FSC
L'Humanité du 14 septembre 2025
| Le journaliste palestinien Adel Al Zaanoun raconte l'enfer de la guerre à Gaza.© Ayoub Benkarroum pour la Fête de l'Humanité |
C’est un journaliste palestinien de l’AFP. Il a pu fuir Gaza en avril 2024, laissant derrière lui une bonne partie de sa famille. À la Fête de l’Humanité, il témoigne de leur quotidien et de son terrible sentiment d’impuissance.
« Je ne raconte plus d’histoires. Je suis devenu l’histoire », dit Adel Zaanoun dans un sourire triste. Le journaliste de l’AFP a quitté Gaza en avril 2024 avec son épouse et ses cinq enfants. Au Village du monde, où il s’apprête à témoigner, à part un méchant rhume, il semble en pleine forme. Il mange à sa faim.
Il a du boulot, passe son temps entre Chypre et Le Caire. Son épouse travaille à Reporters sans frontières. Ses cinq enfants font de belles études. « Je ne sais plus qui je suis, s’étonne-t-il. Comme Gazaoui, comme journaliste, je devrais être là-bas, au cœur de la souffrance. »
Il a laissé à Gaza ses trois frères et ses trois sœurs. Il les appelle tous les jours. Quand la connexion est possible, par-dessus le bourdonnement des drones et le fracas des bombes, il entend leurs plaintes, de plus en plus pressantes. « Aide-nous à sortir de là, Adel ! Fais quelque chose. »
« Entre nous, il n’y avait pas de haine »
Il a remué ciel et terre, téléphoné à toutes ses connaissances, frappé à toutes les portes. Chaque jour, il guette sur son téléphone un appel, un message, une lueur d’espoir. Rien. Partout, les regards se détournent, les portes se ferment. « Je ne peux rien faire pour vous » : la phrase qu’il entend le plus souvent.
Adel cherche les mots qui traduiraient le mieux ce qu’il ressent. Ne les trouve pas. « C’est fou, c’est fou », répète-t-il en pressant ses mains sur sa tête. Son impuissance le dévaste. « Mes frères et sœurs comptent sur moi et je ne peux rien faire. » Sa mère, elle, voudrait qu’il revienne. « Elle pleure tout le temps. Elle me réclame. Si je parle plus de dix secondes avec elle, je m’effondre », confie Adel.
Il a connu la première Intifada. Comme des centaines d’adolescents, il a lancé des pierres contre les soldats et s’est retrouvé en prison. Deux ans et demi, dit-il, le temps de découvrir la littérature anglaise, française. Les romans russes. « Je rêvais au grand amour. »
À sa libération, des rêves plein la tête, il imagine échapper aux traditions, rencontrer la femme de sa vie. « J’ai échoué », dit-il. Le temps de l’adolescence est fini. Adel n’a plus de temps à perdre. Il se lance dans les études, épouse sa cousine Ola. « J’avais une vie à construire. » Il devient journaliste.
« Raconter la vie, c’est ça que j’aime, c’est ma façon de me battre pour la liberté. » Adel arpente la Palestine et se fait passeur d’histoires. Il a pour lui la sienne, complexe et généreuse : père d’origine chypriote, mère venue de Jaffa. Une enfance de patchwork, où tous les mélanges étaient permis. Elle lui sert de boussole. Elle est la base de ses réflexions, le canevas de ses écrits. « Dans mon école, on parlait hébreu, arabe et anglais, se souvient Adel. Dans la cour, j’ai joué avec des juifs, des musulmans, des chrétiens. »
Même mélange dans le coffee shop que tient son père dans le vieux Gaza-ville. « Le samedi, des Israéliens venaient y boire le meilleur café du monde et fumer la chicha », sourit Adel. Venir de Tel-Aviv ne pose aucun problème. Y aller non plus. « Il n’y avait pas de check-point. Tout était facile. » Il se souvient du mariage de son oncle, trois jours de fête et de joie, « ses amis juifs étaient hébergés chez mon grand-père », raconte-t-il. La Nakba de 1948, la grande catastrophe, était dans les têtes, bien sûr. « Mais, entre nous, il n’y avait pas de haine. On se parlait, on vivait ensemble. »
« La vie et la mort, c’est devenu la même chose »
Même son séjour en prison n’avait pas détruit complètement ce rêve, se souvient-il. Certes, la suspicion s’est installée. Il est devenu dangereux, pour les Arabes, de se rassembler, de se parler de près. Mais, avec les accords d’Oslo, l’installation de l’Autorité palestinienne, l’espoir renaît. « C’était un rêve, pour nous. » Parallèlement, sur fond d’exacerbation religieuse, les affrontements se multiplient entre colons et Palestiniens. Les arrestations arbitraires se multiplient. Aux lancers de pierre répondent les tirs à balles réelles. Adel documente ce qu’il voit et se garde de succomber à la haine.
Le 7 octobre 2023, Adel transpirait dans une salle de sport quand les attaques ont commencé. Depuis, l’enfer s’est abattu sur lui et sur les siens. Le futur n’existe plus. « La vie et la mort, c’est devenu la même chose », dit-il. Deux de ses nièces, qu’il adorait, ont été abattues par l’armée israélienne. Son oncle et deux de ses sœurs aussi. Il a perdu « plein d’amis, plein de collègues ». Alors qu’il tournait un direct devant un hôpital, il a vu son épouse et deux de ses enfants admis aux urgences, avec du sang partout. « C’est fou, c’est fou… », répète-t-il. Il espère que son témoignage à la Fête de l’Humanité sera entendu. « Si vous ne nous aidez pas, qui nous aidera ? »