Trois heures dans Gaza, ville anéantie et vidée de sa population

Publié le par FSC

Par Luc Bronner (ville de Gaza, envoyé spécial)
Le Monde du 04 octobre 2025

Le correspondant du « Monde » à Jérusalem a pénétré, vendredi 3 octobre, dans l’agglomération palestinienne, sous l’escorte de l’armée israélienne. Un territoire en grande partie détruit par les bombardements et les bulldozers, sans la moindre âme qui vive, la plupart des habitants ayant fui vers le sud de l’enclave.

Dans la poussière, le convoi militaire traverse ce qu’il reste de la bande de Gaza. Aussi loin que porte le regard règnent désolation, amoncellement de gravats, maisons pulvérisées – qui semblent parfois avoir été retournées –, immeubles fracassés ou amputés d’un étage, d’une façade, d’un angle. Les destructions paraissent irréelles tant elles sont absolues et systématiques, depuis la frontière avec Israël, au niveau du kibboutz de Beeri, jusqu’à la mer Méditerranée, 6 kilomètres plus loin, puis à la ville de Gaza, dans le nord de l’enclave palestinienne, un peu moins touchée en son cœur.
Vendredi 3 octobre après-midi, quelques heures avant que le Hamas accepte la libération de tous les otages, puis que le président américain, Donald Trump, exige la fin des combats et que l’armée israélienne affirme cesser les opérations militaires offensives, une quinzaine de médias internationaux, dont Le Monde, ont été autorisés à pénétrer pendant trois heures dans la partie de l’enclave contrôlée par Israël ou interdite aux Palestiniens sous peine de mort, soit aujourd’hui 82 % du territoire, selon le décompte du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA). Un déplacement organisé et encadré par l’armée israélienne. L’Etat hébreu interdit depuis le 7 octobre 2023 toute entrée indépendante de journalistes étrangers dans la bande de Gaza.
Dans la zone la plus proche de la frontière, présentée par le gouvernement comme un « périmètre de sécurité » durable, y compris en cas de cessez-le-feu, il ne reste plus rien. Dans la campagne, les bâtiments agricoles ont été comme aplatis, tous, un par un, méticuleusement. Sur la route défoncée, dans la banlieue sud de la ville de Gaza, où les transports de troupes blindées avancent dans le sable, apparaissent les fantômes de quartiers entiers. Ici, une mosquée, dont le minaret est cassé en deux, alors que le bâtiment principal s’est effondré. Là, ce qui, auparavant, devait être un commerce de quartier. Plus loin, un espace de jeux pour enfants avec des toboggans multicolores, dont il ne reste qu’un amas de plastique et de ferraille pliés et broyés – 97 % des écoles ont été endommagées ou détruites, selon l’Organisation des Nations unies (ONU).

Des gravats partout
Parfois, un immeuble presque intact semble émerger de la poussière. Puis apparaissent des dizaines d’autres, détruits par les bombardements, les explosions à distance ou par des bulldozers, très nombreux et très actifs dans l’enclave, derniers rouages de la guerre de destruction massive menée par Israël. Les gravats sont partout. La bande de Gaza compterait plus de 61 millions de tonnes de débris en tous genres, dont 15 % probablement contaminés par des métaux lourds ou des pollutions industrielles, selon l’ONU. Au milieu des déchets et des ruines, des milliers d’explosifs installés par le Hamas ou de restes de bombes qui n’ont pas explosé. La guerre continuera de tuer, même après la paix, si elle arrive un jour.
Les stigmates sont ceux de l’offensive décidée en août par le gouvernement israélien, avec l’objectif d’occuper complètement la ville. Mais pas seulement : le nord de la bande de Gaza avait en effet connu une attaque plus violente encore, fin 2023, au moment où l’armée israélienne avait provoqué le plus de dégâts humains dans l’enclave (21 000 morts au total en deux mois et demi). Tsahal avait également perdu une centaine de soldats dans la seule bataille de la ville de Gaza. L’infanterie et les blindés s’étaient ensuite retirés. Des frappes aériennes avaient continué.
Ce qui se voit dit l’anéantissement de Gaza – il n’y a pas d’autre mot. Les observations au sol rejoignent les évaluations réalisées par satellite : 78 % de l’ensemble des immeubles de la bande de Gaza ont été détruits ou endommagés depuis deux ans, 88 % des commerces et des entreprises, 77 % des routes, selon le dernier recensement des Nations unies, publié en juillet.
Ce qui ne se voit pas dit la disparition de la population palestinienne déplacée de force, sous le feu de l’armée depuis le début de la riposte à l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023. Des chiens errent. Des corbeaux regardent les véhicules militaires. Mais il n’y a plus de traces d’habitants ce vendredi après-midi. Un « no man’s land », au sens littéral.

Une situation humanitaire particulièrement dégradée
A l’avant du convoi de blindés, le socle de la mitrailleuse est rempli de centaines de douilles usagées – les soldats n’ont pas eu le temps de nettoyer. Le Comité international de la Croix-Rouge avait suspendu ses activités dans la ville, mercredi, en raison de l’intensité des frappes ; Médecins sans frontières également. « L’escalade des attaques menées par les forces armées israéliennes a créé un risque inacceptable pour notre personnel et nous a contraints à suspendre nos activités médicales vitales », s’était désolée l’ONG en regrettant de devoir se retirer.
Depuis le début de l’offensive, suspendue samedi matin après les annonces du Hamas puis de Donald Trump, quelque 800 000 personnes auraient fui la ville de Gaza, selon un haut gradé de l’armée, qui répond sous le couvert de l’anonymat aux questions des médias, vendredi après-midi, au deuxième étage d’un immeuble désormais occupé par l’armée.
Les appartements témoignent de la fuite dans la précipitation des familles, plutôt aisées, qui habitaient là. Des vêtements jetés au sol, des jeux pour enfants éparpillés. Une raquette de plage. Une rose rouge artificielle. La plupart ont rejoint des abris de fortune et des camps surpeuplés dans le centre et le sud de l’enclave. La situation humanitaire est particulièrement dégradée : plus de 1,5 million de Palestiniens ont besoin d’un hébergement de secours, relève OCHA ; une partie d’entre eux continuent de ne pas manger à leur faim.
En autorisant des médias internationaux à se rendre dans la ville de Gaza, l’objectif de l’armée est alors de montrer l’entrée d’un tunnel d’un peu plus d’un kilomètre de long, découvert sous l’hôpital de campagne jordanien. Les soldats affirment avoir mis au jour un atelier artisanal de production de roquettes, probablement encore opérationnel quelques jours plus tôt. « Pendant la première année de la guerre, la 36e division était ici. Mais nous n’avons pas eu assez de temps pour nous assurer que cette infrastructure de terreur avait été détruite. Nous sommes donc revenus pour nous en assurer, comme nous l’avons fait à Khan Younès et à Beit Hanoun », explique l’officier supérieur en montrant des vidéos du tunnel.
Entre 60 et 80 combattants du Hamas, dont des commandants, s’étaient réfugiés dans une aile de l’hôpital, note cet officiel. La nature de la guerre a changé ces derniers mois, explique-t-il. De fait, les combattants du Hamas s’étaient limités, récemment, à des attaques ponctuelles. « La plupart d’entre eux ont reculé. Une partie s’est repliée vers le sud. Ce à quoi nous faisons face actuellement, ce sont de petits groupes de tireurs d’élite, des engins explosifs improvisés dans les immeubles et dans les rues, ainsi que des lance-roquettes », détaille le militaire.

Un coût humain et environnemental colossal
Le coût humain de la guerre est colossal : plus de 66 000 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne, 170 000 blessés, dont beaucoup d’enfants, selon une estimation jugée fiable par les organisations internationales et confirmée par l’ancien chef de l’état-major, Herzi Halevi, en poste jusqu’en mars. Plus de 460 soldats israéliens ont perdu la vie à Gaza depuis deux ans, près de 3 000 ont été blessés. Massivement des jeunes hommes entre 18 et 21 ans.
« Gaza, c’est dingue, dingue, dingue », dit un des jeunes militaires dans le blindé qui repart de la ville en mimant avec ses mains l’étendue des dégâts. Dehors, la nature semble aussi avoir disparu du territoire palestinien. Comme s’il ne restait plus rien ou presque. Ce que vérifient les observations satellites : 97 % des cultures arboricoles ont été perdues depuis 2023. Ou les recensements de l’ONU : les troupeaux d’animaux, en particulier, ont été décimés.


Les dégâts environnementaux sont considérables et obèrent la possibilité de vivre dans une grande partie de l’enclave, y compris dans l’hypothèse d’un cessez-le-feu. « L’effondrement des infrastructures de traitement des eaux usées, la destruction des systèmes de canalisation et le recours aux fosses septiques pour l’assainissement ont probablement accru la contamination de la nappe phréatique qui alimente la majeure partie de l’eau de Gaza, tandis que les zones marines et côtières sont également soupçonnées d’être contaminées », a pointé OCHA dans son dernier bilan, le 2 octobre.
Tout est à reconstruire, des immeubles aux réseaux d’eau ou d’assainissement. « La situation ne cesse d’empirer ; si cela continue, la destruction de l’environnement sera telle qu’elle affectera la santé des habitants de Gaza sur des générations », a prévenu le Programme des Nations unies pour l’environnement le 23 septembre. Après anéantissement, c’est l’autre mot qui vient à l’esprit en franchissant la frontière vers Israël : invivable.

 

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