« Gathering » de Samar Haddad King : une histoire palestinienne dans la fête et dans l’urgence
L'Humanité du 17 novembre 2025
Autour de deux jeunes mariés, la célébration se mêle à l’urgence. Gathering de la chorégraphe et metteuse en scène Samar Haddad King réunit une distribution cosmopolite pour raconter une histoire palestinienne.
« Les Palestiniens ont le don pour les rassemblements », racontait Samar Haddad King lorsque nous la rencontrions en février dernier, à l’occasion de la tournée de Losing It, pièce pour une interprète à l’opposé diamétral, en termes d’échelle, de la création qui allait suivre. Losing it montrait la danseuse Samaa Wakim seule au plateau, en lutte contre un agrès qui lui résistait, signifiant ouvert d’une frontière, d’un checkpoint ou, plus amplement, d’un déséquilibre existentiel.
Gathering, dont le titre en anglais désigne un rassemblement, s’ouvre à l’inverse par le groupe. Ils sont quatorze, à la fois chanteurs, danseurs, comédiens, et puis aussi marionnettistes et circassiens, venus des quatre coins du monde, du Japon aux États-Unis en passant par le Liban, affirmant d’emblée leur multiplicité.
La musique nous cueille à l’entrée du théâtre pour nous leurrer dans la salle, devant le plateau où s’agite ce joyeux collectif. Jour de mariage : ça chante, ça danse (la dabkeh, danse de groupe traditionnelle de Palestine), ça rit, ça joue. Des oranges jonchent le sol, donnant à la pièce sa dominante chromatique. Elles sont des symboles de partage et d’abondance, mais aussi les rappels, dans cette scène de vie sans âge particulier, d’une vie agricole effacée par l’occupation.
Une allégorie de la Palestine
On s’apprête à célébrer l’union d’Israa (Samaa Wakim) et Ali (Mehdi Dahkan), deux jeunes gens beaux et amoureux. Tout le village est à la fête. Les noces sont joyeuses et charrient l’espoir des rêves à venir, les deux fiancés officiant comme une allégorie de la Palestine elle-même. Puis le rassemblement change de couleur
La célébration cède le pas à l’état d’alerte. La maison brûle, il faut fuir, en tentant d’amener avec soi quelques oranges. On devine alors sans mal, dans ces images d’urgence et de mort qui déjouent toujours la trop grande littéralité, l’existence d’un peuple sous l’occupation. « Il pleut des flammes », lamente alors le texte. Les gatherings, en Palestine, ce sont aussi ces moments où l’on se retrouve pour se mettre à l’abri des bombes.
Ce n’est pas une histoire neuve, et d’ailleurs sa genèse précède de loin le mois d’octobre 2023. Samar Haddad King dresse les premières esquisses de la pièce en 2018, à New York, où cette Palestinienne native de l’Alabama passe alors une partie de son temps. Le 7-Octobre et son après mettent en doute, un instant, l’existence même de la pièce. Puis le travail reprend, porté par l’idée que l’amour contrarié d’Israa est l’affaire de générations de Palestiniens, passées et présentes.
Très tôt, les Quatre saisons de Vivaldi, ainsi qu’elles furent recomposées en 2012 par Max Richter, trouvent leur place dans le processus de création. L’œuvre musicale marque non seulement la nature cyclique du récit, mais elle œuvre aussi, à l’instar de la distribution cosmopolite, à rendre ce tableau palestinien au monde, à le décloisonner au-delà de ses propres frontières.
Une histoire fragile, blessée
Au plateau, le talent de Samar Haddad King réside avant tout dans sa façon de diriger un corps collectif, de le faire danser et jouer, de faire apparaître à travers lui l’image d’une autruche marionnettique – l’un des seuls oiseaux qui ne peut pas voler – ou celle d’une ascension céleste en haut d’une échelle. Tout cela au gré d’une dramaturgie mouvante, qui se déploie comme un rêve ou un souvenir un peu flou, peut-être traumatique.
Ainsi Gathering n’est-il pas seulement le récit d’un couple. Ce qui est aussi en jeu, c’est la mise en scène d’un collectif travaillant ensemble à raconter une histoire fragile, blessée. Et la pièce, derrière son mode symboliste, n’élude ainsi rien de la dimension politique intrinsèque à la construction du groupe : le rassemblement est aussi un outil de lutte et de résilience.
Peut-être enfin danse-t-on ici nombreux pour affirmer que le théâtre palestinien ne doit pas être condamné à la petite échelle. La pièce déborde, les disciplines se mélangent et les langues aussi. Les symboles jaillissent à chaque seconde, quitte à sacrifier un peu de l’efficacité du récit. Il s’agite là quelque chose de vital.
Samar Haddad King, mais aussi son interprète fidèle et magnifique Samaa Wakim, à l’instar d’autres artistes comme Bashar Murkus et Khulood Basel, font aujourd’hui partie d’une jeune garde capable de porter haut les couleurs du théâtre palestinien à l’international, dans la profondeur de ses nuances et dans la liberté de ses formes. Cela mérite bien que l’on s’y rassemble.