Accord UE-Mercosur, l’abandon final des éleveurs

Publié le par FSC

par  Marie Toulgoat

Agriculture Déjà mobilisés contre la politique sanitaire de lutte contre la dermatose nodulaire contagieuse, les exploitants protestent contre la conclusion définitive du traité de libre-échange. Celui-ci, qui pourrait être signé le 20 décembre, promet une dérégulation de la filière bovine par l’importation massive de viande sud-américaine.

Les agriculteurs mobilisés sur les actions de blocage et les barrages n’avaient pas prévu de lever le camp, mais l’Union européenne (UE) s’apprête à leur donner une raison de durcir le mouvement. En pleine épizootie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC), dont la gestion sanitaire est très vivement critiquée par des éleveurs de tous bords, la Commission européenne s’apprête à sceller son destin commercial avec les pays du Mercosur (Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay et Uruguay). Le traité de libre-échange en négociation depuis plus de vingt ans entre l’UE et les pays d’Amérique du Sud pourrait être définitivement signé ce samedi 20 décembre, dernière étape avant la ratification par les États membres. Un coup de grâce pour les éleveurs, qui se sentent déjà gravement lésés par la gestion de la maladie menaçant leurs bovins. Les paysans entendent ainsi porter leur revendication d’abandon du traité dans leur mobilisation dès ce mercredi.

L’accord entre les deux continents prévoit en effet de supprimer 91 à 92 % des droits de douane auxquels sont assujettis les biens et services. Parmi ceux-ci, l’Europe entend exporter outre-Atlantique des voitures, des appareils informatiques, des produits chimiques et certains services tertiaires. En contrepartie, le Vieux Continent ouvrira ses portes à 99 000 tonnes de viande bovine assujetties à un droit de 7,5 %, ainsi que 180 000 tonnes de volaille détaxées, tout comme 16 millions de tonnes de sucre, de l’éthanol et du riz.

Le « leurre » de la clause de sauvegarde

Un échange de principe qui exposera les agriculteurs européens à une concurrence déloyale, redoutent les détracteurs du projet, en inondant les pays de l’UE de viande produite à un coût moindre et dans des conditions – sanitaires notamment – bien plus permissives que celles autorisées par la réglementation européenne.« On estime que la filière de production de bœuf brésilien a une compétitivité 40 à 60 % supérieure à la filière européenne, du fait du très faible coût du foncier et du travail », analyse l’économiste et coanimateur du collectif Stop Mercosur Maxime Combes.« Cette introduction massive de viande va engendrer une chute de revenu de 50 % pour les producteurs de bovins, de volailles », abonde dans un communiqué le Modef, syndicat de défense des petites exploitations agricoles.

Dans un contexte social explosif, cette promesse de dérégulation et de baisse de revenus est« un coup de poignard supplémentaire dans le dos des éleveurs et des éleveuses qu’on n’acceptera pas, prévient Thomas Gibert, porte-parole de la Confédération paysanne.L’ensemble de notre réseau et beaucoup d’autres paysans sont prêts à bloquer la France dans les jours à venir, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour stopper ce traité, tout comme la politique sanitaire. »

Acculé par la crise agricole qui secoue le pays depuis la semaine dernière et qui promet de s’intensifier, Emmanuel Macron a demandé à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, de reporter l’examen du projet d’entente commerciale, affirmant que« le compte n’y était pas »pour protéger les agriculteurs français.« La France demande que les échéances de décembre soient repoussées pour continuer le travail et obtenir les mesures de protection légitimes de notre agriculture européenne », a précisé Matignon.

Celles-ci pourraient prendre dans l’esprit de l’exécutif français la forme de clauses de sauvegarde, pour lesquelles le Parlement européen a d’ailleurs voté mardi 16 décembre, par 431 voix contre 161. Elles permettraient une possible réintroduction de droits de douane en cas de trop forte déstabilisation du marché du fait des importations massives de denrées alimentaires à bas coût. Un tel bouclier ne serait qu’un leurre, prévient toutefois l’économiste Maxime Combes.« Ce sont des mesures d’urgence extrêmement difficiles à mettre en œuvre. Elles sont déclenchables de manière exceptionnelle, temporaire, et dans des circonstances dûment justifiées pour ne pas être assimilées à des barrières commerciales. La déstabilisation du marché, cumulative avec celle causée par les autres accords de libre-échange, ne sera pas réglée par cette clause de sauvegarde », estime-t-il.

une boussole économique néolibérale

La colère ne risque donc pas de retomber du côté des agriculteurs, fortement mobilisés depuis la semaine dernière contre la politique sanitaire d’abattage systématique des troupeaux exposés au virus de la DNC. D’autant que, pour le porte-parole de la Confédération paysanne Thomas Gibert, la signature du traité avec le Mercosur et les directives de gestion de l’épizootie relèvent de la même dynamique.« Le lien entre ces deux situations est qu’elles sont guidées par une boussole économique néolibérale. L’accord avec le Mercosur va mettre les paysans en compétition et conduire à tirer les prix vers le bas. D’autre part, ne pas étendre la vaccination contre la DNC sert à conserver le statut indemne de la France, pour continuer à exporter », dénonce l’agriculteur. En effet, vacciner l’ensemble du cheptel – bien qu’il s’agisse d’une solution jugée très efficace contre la contagion – ferait perdre à la France son statut de pays indemne et l’empêcherait d’exporter sa viande, selon la réglementation européenne.« Ce que nous revendiquons, c’est une relocalisation de nos productions et la souveraineté alimentaire de tous les peuples », ajoute le syndicaliste.

Face à l’ampleur de la colère, le gouvernement a été obligé de prendre la question à bras-le-corps. La ministre de l’agriculture, Annie Genevard, s’est ainsi déplacée lundi 15 décembre en Haute-Garonne, sans annonces de modification de la gestion sanitaire de la crise de la DNC suffisantes pour convaincre les éleveurs. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a quant à lui convoqué son gouvernement le lendemain, puis annoncé souhaiter une« accélération »de la vaccination contre la DNC et vouloir recevoir les syndicats agricoles dans la semaine, au sujet de l’épizootie et du traité UE-Mercosur. En attendant que l’invitation formelle ne leur parvienne, ces derniers n’ont pas prévu de freiner leur élan de mobilisation. Au contraire, les appels à se rassembler sur des exploitations agricoles ou devant les préfectures s’enchaînent. Des axes ferroviaires et autoroutiers, comme l’A64, la route d’accès à l’Andorre ou les voies entre Narbonne et Toulouse, étaient toujours bloqués ce mardi, tandis que les syndicats agricoles européens appellent à la manifestation jeudi à Bruxelles.

 
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