350 acteurs de la santé dénoncent un démantèlement de Santé publique France

Publié le par FSC

Scarlett Bain
L'Humanité du 16 février 26
 

 

Si un tel projet venait à se concrétiser, il est à craindre que les politiques de santé ne protègent plus la population mais satisfassent les lobbies et leurs intérêts économiques.© Moritz Thibaud/ABACA

 

Dans une tribune au Monde (lire ci-dessous), un collectif de plus de 300 acteurs de la santé publique monte au front contre le projet de réorganisation de Santé publique France, qui prévoit notamment le transfert des campagnes de prévention au ministère de la Santé, sous l’autorité directe du gouvernement.
Annoncée en janvier 2026 par le gouvernement, la réforme de l’agence sanitaire Santé publique France constituerait une « régression » selon les 350 signataires d’une tribune, publiée dimanche 15 février dans le Monde.

À l’initiative de ce texte, Anne Vuillemin, présidente de la Société Française de Santé Publique, a rassemblé autour d’elle des chercheurs, des médecins et des acteurs de la santé publique. Ils alertent sur les risques que constituerait le transfert des campagnes de prévention, aujourd’hui aux mains de l’agence sanitaire indépendante, au ministère de la Santé, sous l’autorité directe du gouvernement.
Ce projet, selon les signataires, « pose une question essentielle : quelle place notre société souhaite-t-elle accorder à l’expertise scientifique et à la connaissance dans l’élaboration des politiques de santé ? ».

Un démantèlement aux dépens de la protection des populations


Les auteurs s’inquiètent des risques de perte d’autonomie et d’affaiblissement de la capacité de décision scientifique et d’intervention de l’agence sanitaire, créée en 2016. Notamment, soulignent-ils, à l’heure où « le poids croissant des maladies chroniques et des cancers, les inégalités sociales et territoriales de santé, les expositions environnementales nocives, l’influence des acteurs industriels et commerciaux sur la santé, (…) appellent des politiques fondées sur des données robustes inscrites dans le temps long ».


Il est prévu que Santé publique France perde le pilotage des campagnes de prévention au profit du gouvernement dès janvier 2027. Une décision prise sans concertation avec les acteurs concernés et surtout sur la base d’un rapport de l’inspection générale des affaires sociales « qui n’a jamais été rendu public », révèlent les auteurs.


Si un tel projet venait à se concrétiser, il est à craindre que les politiques de santé ne protègent plus la population mais satisfassent les lobbies et leurs intérêts économiques. « Trop souvent, la tentation est grande de « casser le thermomètre », lorsque les données dérangent, au risque de laisser le débat public captif d’opinions, de simplifications ou d’intérêts économiques contraires à la santé. L’expérience états-unienne illustre les risques d’une production – ou d’une destruction – de connaissances inféodées au pouvoir politique », concluent les signataires.


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« Affaiblir ou fragmenter l’agence nationale Santé publique France constituerait une régression »
Le transfert des campagnes de prévention au ministère de la santé, sous l’autorité directe du gouvernement, menace un principe fondamental : la distinction entre l’évaluation scientifique des risques et la décision politique, alerte, dans une tribune au « Monde », un collectif de plus de 300 acteurs de santé publique, parmi lesquels Françoise Barré-Sinoussi, Dominique Costagliola et Serge Hercberg.

Nous, médecins, chercheurs, acteurs de santé publique, sommes saisis de stupeur à l’annonce d’une possible réorganisation de Santé publique France, l’agence nationale de santé publique, qui prend un air de quasi-démantèlement de son activité en matière de campagnes de prévention.
Cette décision, prise sur la base d’un rapport de l’inspection générale des affaires sociales qui n’a jamais été rendu public, a surpris par son caractère soudain, son contenu et l’absence d’explications claires ou de fondements solides, au-delà d’une prétendue rationalisation de l’action publique qui reste à démontrer.


Ce transfert annoncé des campagnes de prévention au ministère de la santé, sous l’autorité directe du gouvernement, pose une question essentielle : quelle place notre société souhaite-t-elle accorder à l’expertise scientifique et à la connaissance dans l’élaboration des politiques de santé ?
Créée en 2016, Santé publique France a regroupé des missions jusqu’alors dispersées : surveillance de l’état de santé de la population, veille et alerte sanitaires, prévention et promotion de la santé. Cette architecture répondait à une conviction forgée au fil des crises sanitaires : pour protéger efficacement les populations, il est indispensable de disposer d’une expertise publique forte, structurée et indépendante des décideurs politiques. Nous avons besoin de scientifiques capables d’analyser et d’évaluer les risques afin d’éclairer la décision publique et d’agir sur les facteurs qui influencent la santé.

Des savoir-faire reconnus


Les défis auxquels nous faisons face aujourd’hui rendent cette exigence plus actuelle que jamais. Le poids croissant des maladies chroniques et des cancers, les inégalités sociales et territoriales de santé, les expositions environnementales nocives, l’influence des acteurs industriels et commerciaux sur la santé, l’émergence de maladies infectieuses nouvelles ou encore les fragilités de notre système de prévention appellent des politiques fondées sur des données robustes inscrites dans le temps long.
Ils nécessitent aussi un engagement politique fort s’appuyant sur les connaissances produites par la santé publique. Les blocages sur la réduction des risques liés à la consommation d’alcool sont, à ce titre, d’abord d’ordre politique.


Dans ce contexte, affaiblir ou fragmenter l’outil national de surveillance de la santé des populations et de prévention constituerait une régression. En une décennie, Santé publique France a développé des savoir-faire reconnus en matière d’information, de prévention, d’incitation aux dépistages et de promotion de la santé. L’agence a su développer des approches dites de « marketing social en santé » qui encouragent les comportements favorables à la santé et sont fondées sur les connaissances épidémiologiques et la compréhension de comportements et des déterminants sociaux de la santé.
La campagne du Mois sans tabac a ainsi largement contribué à réduire le nombre de fumeurs de 4 millions en dix ans, et considérablement restreint l’entrée dans le tabagisme. Les actions menées en matière de nutrition, de santé sexuelle et d’alcool (les « repères de consommation », par exemple) illustrent la capacité de l’agence à traduire efficacement la connaissance scientifique en interventions concrètes déployées par de nombreux partenaires qui agissent dans les territoires.

Sanctuariser l’expertise


Un principe fondamental est aujourd’hui menacé : la distinction entre l’évaluation des risques et leur gestion, entre l’aide à la décision et la décision politique. Ce principe tiré des leçons des crises sanitaires est au cœur de la confiance des populations. Sanctuariser l’expertise et sa diffusion publique, ce n’est pas dessaisir le politique de ses responsabilités : c’est au contraire lui donner les moyens de décider en connaissance de cause, de manière transparente et responsable.
Les annonces actuelles interviennent sans bilan public, sans évaluation partagée, sans concertation avec les acteurs de la santé publique et la société civile. Elles s’inscrivent dans un climat préoccupant marqué par une mise en cause récurrente des institutions scientifiques et des agences chargées d’alerter, de réguler et de protéger.


Trop souvent, la tentation est grande de « casser le thermomètre », lorsque les données dérangent, au risque de laisser le débat public captif d’opinions, de simplifications ou d’intérêts économiques contraires à la santé. L’expérience états-unienne illustre les risques d’une production – ou d’une destruction – de connaissances inféodée au pouvoir politique.
Cette décision est d’autant plus paradoxale que les citoyennes et les citoyens expriment, de plus en plus clairement, leur attente de décisions publiques éclairées par la science lorsqu’il s’agit de leur santé. La confiance dans la parole publique ne se décrète pas : elle se construit par la transparence, la constance et le respect des connaissances. C’est tout le sens de la stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé que le ministère vient de dévoiler, à laquelle Santé publique France contribuera de façon évidente.


La santé des populations est un bien commun. Elle constitue un enjeu démocratique majeur. A ce titre, elle mérite mieux qu’un sombre exercice de Meccano institutionnel. Elle exige une vision, un débat public éclairé et un engagement ambitieux dans des actions fondées sur les expertises. C’est à ces conditions que nous pourrons, collectivement, protéger durablement la santé de toutes et tous.


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Tribune - Le Monde du 15 février 2026

Premiers signataires : 

Françoise Barré-Sinoussi, professeur à l’Institut Pasteur, présidente de Sidaction, Prix Nobel de médecine ou physiologie 2008 ; Philippe Bergerot, médecin, président de la Ligue contre le cancer ; Arnaud de Broca, président du Collectif Handicaps ; Florence Canouï-Poitrine, professeur des universités, praticien hospitalier en santé publique (université Paris-Est-Créteil et Hôpitaux universitaires Henri-Mondor), présidente du Collège universitaire des enseignants de santé publique (Cuesp) ; Dominique Costagliola, directrice de recherche émérite à l’Inserm, coautrice du rapport sur l’« Information en santé », membre de l’Académie des sciences ; Serge Hercberg, professeur émérite de nutrition (université Sorbonne-Paris-Nord) ; Simone Mathoulin-Pelissier, professeur des universités, praticien hospitalier en santé publique (université et CHU de Bordeaux), directrice de l’Institut de santé publique, d’épidémiologie et de développement (Isped) ; Yannick Nadesan, président du réseau français Villes-Santé ; Gérard Raymond, président de France Assos Santé ; Anne Vuillemin, professeur des universités (université Côte-d’Azur), présidente de la Société française de santé publique (SFSP).

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