Europe France : l'autonomie stratégique bidon !

Publié le par FSC

Par delà les déclarations d'autonomie, d'indépendance et de critique de Trump, dès que le suzerain a pris une décision de quelque importance les vassaux s'agenouillent servilement !

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Pierre Barbancey
L'Humanité du 02 mars 2026

 

Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a insisté sur le fait que « ce n’est pas le moment de faire la leçon à nos partenaires et alliés. Malgré nos réserves, nous partageons nombre de leurs objectifs » et notamment celui de « mettre fin à ce régime de terreur ».© Majid Asgaripour/WANA

 

Alors que les États-Unis parlent maintenant de plusieurs semaines de guerre et évoquent une possible opération au sol, les pays européens semblent déterminés à prendre leur part notamment en affirmant vouloir défendre leurs alliés du Golfe. En visant les bases états-uniennes au Moyen-Orient, Téhéran cherche justement à régionaliser le conflit pour parvenir à un cessez-le-feu.

Le petit doigt sur la couture du pantalon, les dirigeants de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni n’auront pas mis longtemps à exprimer leur soutien aux États-Unis et à Israël dans leur entreprise guerrière menée contre l’Iran. Sans vergogne, dans une déclaration conjointe, ils ont fait savoir leur consternation non pas de la mise à mort du droit international par Washington et Tel-Aviv, mais « vis-à-vis des attaques de missiles indiscriminées et disproportionnées lancées par l’Iran contre des pays dans la région ».

Tout en appelant l’Iran, « à mettre fin immédiatement à ces attaques inconsidérées », Berlin, Londres et Paris préviennent qu’ils prendront des mesures « pour défendre nos intérêts et ceux de nos alliés dans la région, potentiellement en permettant des actions défensives nécessaires et proportionnées pour détruire la capacité de l’Iran à tirer des missiles et des drones à leur source. Nous sommes convenus de travailler ensemble avec les États-Unis et les alliés de la région sur cette question ».

Des mesures qui n’ont pas tardé à être prises. Le ministre français des Affaires étrangères a ainsi annoncé, dès le lundi 2 mars, que la France était « prête » à « participer » à la défense des pays du Golfe et de la Jordanie, « conformément aux accords qui la lie à ses partenaires et au principe de légitime défense collective ». Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a insisté sur le fait que « ce n’est pas le moment de faire la leçon à nos partenaires et alliés. Malgré nos réserves, nous partageons nombre de leurs objectifs » et notamment celui de « mettre fin à ce régime de terreur ».

De son côté, Keir Starmer a cherché à définir une approche britannique distincte de ce conflit sans vraiment y parvenir. Il y a deux semaines, le premier ministre avait refusé l’accès des bases militaires britanniques, dans l’ouest de l’Angleterre et sur l’île Diego Garcia dans l’océan Indien. C’est du passé.

« Nous avons décidé d’accorder cette permission, afin d’empêcher l’Iran de lancer des missiles sur toute la région. Cette décision se base sur l’autodéfense collective de nos amis et alliés de longue date, et sur la protection des Britanniques », a fait savoir Keir Starmer. Ce qui n’a pas empêché Donald Trump de lui reprocher d’avoir pris « beaucoup de temps » pour cela. La sentence est tombée : « Nous avons été très déçus par Keir. »

Le locataire de la Maison-Blanche a dû aussi être « déçu » par le premier ministre espagnol. Pedro Sánchez a condamné les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, les qualifiant « d’intervention militaire injustifiée et dangereuse, en dehors du droit international ». L’Espagne a assuré lundi que les États-Unis n’avaient pas utilisé et n’utiliseraient pas des bases militaires situées sur son territoire pour des opérations contre l’Iran.

À entendre les dirigeants européens, il n’est pas question de participer à une quelconque offensive aux côtés des États-Unis et d’Israël. Mais, en réalité, ils prêtent la main d’une manière ou d’une autre à « l’effort de guerre », autant par déférence vis-à-vis de Washington que par partage d’une même vision du Moyen-Orient débarrassé de tous ceux qui s’opposeraient aux intérêts occidentaux.

Ce faisant et notamment en mettant – au minimum – leurs dispositifs de défense à disposition, ils permettent à Donald Trump et Benyamin Netanyahou de prolonger une guerre qui pourrait s’enrayer par manque d’armes, aussi incroyable que cela puisse paraître.

Des responsables militaires ont déjà exprimé, en privé, leur inquiétude quant à la pénurie de munitions, soulevant la possibilité que le Pentagone doive puiser dans les stocks réservés à d’autres conflits potentiels dans le monde. Une sorte de défense passive pour les Européens dont les opinions publiques ne sont pas prêtes à se laisser entraîner dans un conflit qui ravive le souvenir de la guerre de 2003 en Irak. Une guerre vendue avec des mensonges et dont on sait le désastre qu’elle a entraîné pour le Moyen-Orient.

C’est bien ce qui pourrait se produire à nouveau. Car, en réalité, la région est en train de vivre les suites de la guerre génocidaire menée à Gaza. Israël, qui a attaqué et occupe une partie des territoires de la Syrie et du Liban, poursuit ses bombardements aériens contre Beyrouth et jusque dans la vallée de la Bekaa (52 morts et 154 blessés selon un dernier bilan officiel), alors qu’en Irak, le groupe Kataeb Hezbollah a été pris pour cible à plusieurs reprises depuis le début de l’attaque israélo-américaine contre l’Iran.

Dans ce cas de figure, les chancelleries européennes ne trouvent rien à redire. Elles adhèrent au récit formulé par le secrétaire états-unien à la Défense, Pete Hegseth. « Nous n’avons pas déclenché cette guerre », a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse, lundi 2 mars. « L’Iran construisait des missiles et des drones puissants afin de créer un bouclier conventionnel pour ses démonstrations de chantage nucléaire », a-t-il répété. Il a ajouté que son armée frappe l’Iran « de manière chirurgicale, écrasante et sans remords ».

Et tant pis pour la centaine de petites Iraniennes qui fréquentaient une école de filles dans le sud du pays et ont été tuées par un missile. En tout, plus de 500 personnes, selon le Croissant-Rouge, auraient perdu la vie en Iran depuis le début de cette guerre. « Il ne s’agit pas d’une guerre sans fin. Ce n’est pas l’Irak », a cru bon d’ajouter Hegseth alors que le chef d’état-major interarmées des États-Unis. Dan Caine, a, lui, prévenu : « Ce n’est que le début, la guerre va perdurer. » Donald Trump, pour sa part, a dit envisager une opération de plusieurs semaines.

« L’Iran, contrairement aux États-Unis, s’est préparé à une longue guerre », a affirmé Ali Larijani, chef du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, sur X. Téhéran « ne négociera pas avec les États-Unis » et se battra « quel qu’en soit le prix ». Selon les témoignages indirects (et évidemment anonymes) que nous avons pu recueillir via des personnes d’origine iranienne ayant réussi à contacter leurs proches sur place, « au sein de la population, c’est la panique ».

On nous a ainsi rapporté une frappe, ce lundi 2 mars au matin, sur une gendarmerie située en plein cœur de la ville de Sanandaj, la capitale du Kurdistan iranien. « Les habitants ont fui, ont quitté la ville », nous a-t-on affirmé. À Téhéran, l’annonce de la mort du guide suprême, Ali Khamenei, le 28 février, a avivé toutes les peurs et personne ne sait de quoi demain sera fait.

En riposte, des centaines de missiles et de drones iraniens ont été tirés sur des pays de la région, notamment sur Israël (neuf morts et une dizaine de blessés) et sur les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït, tuant au moins six personnes et en blessant plus de 100, dont de nombreux travailleurs migrants. Lundi matin, le ministère saoudien de l’Énergie a annoncé qu’un incendie s’était déclaré à la raffinerie de pétrole de Ras Tanura, dans la province orientale du royaume, après l’interception de deux drones iraniens, provoquant la chute de débris.

« Aujourd’hui, les pays de la région sont confrontés à ce que les analystes qualifient de choix impossible : riposter et risquer d’être perçus comme combattant aux côtés d’Israël ou rester passifs pendant que leurs villes brûlent », explique le média qatari Al-Jazeera. C’est oublier que les pays du Golfe ont leur part de responsabilité dans ce qui arrive. Le Washington Post soulignait ainsi, au premier jour de la guerre, que l’Arabie saoudite avait incité Donald Trump à attaquer l’Iran, estimant qu’une fenêtre d’opportunité s’était ouverte.

Une opportunité qui, pour Riyad, signifie se débarrasser d’un concurrent pour le leadership régional et, pourquoi pas, paver le chemin pour une normalisation avec Israël en signant les fameux accords d’Abraham, déjà paraphés par le Maroc, le Soudan, Bahreïn et surtout les Émirats arabes unis (EAU). Les relations entre Abu Dhabi et Riyad, qui s’étaient sérieusement refroidies ces derniers mois, se sont brusquement réchauffées à l’approche de la guerre. En tentant de les entraîner dans la guerre, Téhéran cherche justement à les forcer à chercher un cessez-le-feu aussi rapidement que possible.

Paradoxalement, les deux seuls dirigeants qui peuvent parler à tous les protagonistes se nomment Xi Jinping et Vladimir Poutine. Le président russe s’est entretenu successivement avec les dirigeants des Émirats arabes unis, du Qatar, d’Arabie saoudite et de Bahreïn, faisant valoir la volonté de Moscou d’aider à « stabiliser » la région. Vladimir Poutine et son homologue des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed, ont « souligné la nécessité d’un cessez-le-feu immédiat », semblant ainsi donner raison à la stratégie iranienne.

La suite n’est pas écrite. D’autant que Donald Trump est assez versatile. Dans une interview au New York Post, il a dit ce lundi 2 mars qu’il n’hésiterait pas à envoyer des troupes américaines au sol en Iran « si c’était nécessaire », ajoutant que cette perspective ne lui donnait pas « le trac », loin de ses déclarations précédentes. Pour la plus grande joie de Benyamin Netanyahou. Celui-ci a mis le feu au Moyen-Orient et voudrait regarder l’incendie se répandre, au détriment des peuples de la région, y compris le sien.

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