Guerre en Iran : Trump et Netanyahou, deux alliés aux intérêts divergents
Pierre Barbancey
L'Humanité du 03 mars 2026
Si la guerre déclenchée le 28 février risque de durer au moins plusieurs semaines, le premier ministre israélien et le président états-unien n’ont peut-être pas exactement les mêmes objectifs.
Les États-Unis et Israël, sûrs de leur supériorité, auraient-ils sous-estimé les capacités politiques et militaires de l’Iran ? Dès les premiers bombardements, le samedi 28 février, on aurait pu penser que ce serait l’affaire de quelques jours. Le guide suprême, Ali Khamenei, était tué, de même qu’un certain nombre de dirigeants politiques et militaires, dont le chef d’état-major de l’armée, Abdolrahim Moussavi, et le chef des gardiens de la révolution, Mohammad Pakpour.
Pourtant, les répliques iraniennes ne se sont pas fait attendre, touchant des installations états-uniennes dans plusieurs pays du Golfe. Au Qatar, la production de gaz liquide a été stoppée. Le fameux dôme de fer d’Israël s’est trouvé saturé, laissant passer des drones et des missiles iraniens faisant des dégâts considérables.
Le spectre d’un manque de munitions hante l’état-major américain qui cherche maintenant à rapatrier les antimissiles Patriot de Corée du Sud au Moyen-Orient. Partout, les bombes tombent et les populations civiles subissent le prix du sang.
Un engagement de grande envergure
En lançant cette nouvelle guerre, qu’ils voulaient éclair, Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont souhaité faire croire qu’une attaque iranienne était « imminente ». Une façon pour Washington et Tel-Aviv d’affirmer qu’ils agissent en état de légitime défense. Ce que contestent tous les juristes interrogés. Les deux administrations cherchent désormais à rassurer.
Le premier ministre israélien a déclaré, lundi, sur le plateau de l’émission « Hannity » de Fox News (et donc à destination du public américain et singulièrement des électeurs républicains), que la guerre pourrait prendre « peut-être du temps, mais pas des années. Ce n’est pas une guerre sans fin ».
Le président états-unien, lui, avait initialement estimé la durée à quatre ou cinq semaines, avant d’ajouter qu’elle pourrait se prolonger et de chercher à justifier un engagement de grande envergure et sans limite de temps contre l’Iran. Alors, une guerre pour qui ? Une guerre pour quoi ?
Sans vergogne, Benyamin Netanyahou, qui a envoyé ses troupes à Gaza, en Cisjordanie, en Syrie et au Liban, bombardant ces deux pays ainsi que le Yémen – toujours pour des raisons « préventives », mot absent des juridictions internationales –, affirme voir dans cette guerre une opportunité d’instaurer une paix durable au Moyen-Orient.
Que cette opération se nomme « Lion rugissant » (Operation Roaring Lion) ne doit pourtant rien au hasard, puisqu’il s’agit du symbole de la monarchie iranienne.
Des objectifs en constante évolution
Il faut reconnaître aux dirigeants politiques israéliens cette constance : Téhéran représente le grand Satan depuis des décennies. D’ailleurs, à l’exception des communistes israéliens et des partis arabes, toutes les formations israéliennes se réclamant du sionisme soutiennent cet engagement militaire, se trouvant ainsi embringuées à la suite de Netanyahou et ses ministres d’extrême droite.
« Bien sûr, en fin de compte, c’est au peuple iranien qu’il revient de changer de gouvernement, mais nous créons – l’Amérique et Israël ensemble – les conditions qui lui permettront d’y parvenir », assène celui qui est visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
Pour Donald Trump, l’exercice est un peu plus compliqué. D’autant que les objectifs et le calendrier annoncés ont évolué depuis son lancement, le week-end dernier. Samedi, lors de l’annonce des frappes, il a exhorté les Iraniens à « reprendre le contrôle de leur pays » et a laissé entendre que son but était de renverser le gouvernement.
Dans ses déclarations de lundi, le dirigeant républicain n’a fait aucune mention d’un renversement du gouvernement iranien et a affirmé que la guerre était nécessaire pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et pour contrecarrer son programme de missiles balistiques à longue portée.
« Nous ne voulons pas de changement de régime »
Le président états-unien est pris la main dans le pot de confiture, en quelque sorte. Après avoir ordonné des frappes contre l’Iran en juin, lui et son administration n’ont eu de cesse d’affirmer que ces attaques avaient anéanti le programme nucléaire iranien et retardé de plusieurs années sa capacité à se doter de l’arme atomique.
Pourtant, la semaine dernière, peu avant le lancement de l’opération « Fureur épique » (Operation Epic Fury), ces derniers ont commencé à lancer des avertissements plus pressants concernant les ambitions nucléaires de ce pays. Le 22 juin, le vice-président états-unien, J. D. Vance, clamait pourtant : « Notre position a toujours été très claire : nous ne voulons pas de changement de régime. »
Washington et Tel-Aviv – sur la même longueur d’onde s’agissant d’une conception des relations internationales basées sur la force et la coercition et du peu de considération du droit international – divergent en réalité sur le but ultime de cette guerre contre l’Iran.
Israël cherche à installer Reza Pahlavi sur le trône. « Le fils du shah n’a pas caché qu’il entendait développer des relations très fortes avec Israël s’il était au pouvoir », rappelle à l’Humanité Somayeh Rostampour, sociologue spécialisée dans les mouvements sociaux en Iran. Pour Netanyahou, ce serait le scénario idéal. Dans le cas contraire, il peut « supporter » le chaos ; Trump, non. Ou, en tout cas, « pas pour très longtemps », certifie le politologue Asiem El Difraoui, dans un entretien au site le Grand Continent. De fait, Israël a le plus souvent cherché l’instabilité au Moyen-Orient, comme on l’a vu au Liban et en Syrie.
Netanyahou à la manœuvre
Cette étrange incertitude, décelable dans les déclarations parfois contradictoires des dirigeants états-uniens, montre que la plus grande victoire pour Benyamin Netanyahou est d’avoir poussé Donald Trump à engager ses forces. Le premier ministre israélien est à la manœuvre et veut maintenant aller jusqu’au bout comme le montre le bombardement, mardi, du siège de l’Assemblée des experts dans la ville de Qom. Israël veut entraîner son allié américain d’autant plus malléable que ses objectifs sont flous.
Le pouvoir central ne s’étant pas effondré, Tel-Aviv tente de s’appuyer sur les groupes représentant les minorités en Iran. Pour le Wall Street Journal, Trump « est disposé à soutenir les groupes iraniens prêts à prendre les armes pour renverser le régime ».
Selon des officiels américains, le président s’est entretenu, dimanche, avec des dirigeants kurdes. « Les Kurdes disposent d’une force importante le long de la frontière irako-iranienne, et Israël a bombardé des positions dans l’ouest de l’Iran, alimentant les spéculations quant à une possible offensive kurde », écrit le quotidien.
Le 22 février, cinq groupes kurdes iraniens ont annoncé la formation d’une coalition unie contre le régime de Téhéran, a rapporté le site The Long War Journal. Cette déclaration des groupes d’opposition kurdes n’est pas du goût des partisans de Reza Pahlavi, qui accusent les groupes kurdes de vouloir démembrer l’Iran. Sous le règne du shah, les Kurdes étaient marginalisés et réprimés.
L’instrumentalisation des Kurdes
Un message de Reza Pahlavi, publié mardi 3 mars, sur son compte X, semble accréditer l’idée selon laquelle le fils du shah et son mentor israélien vont tenter d’instrumentaliser les Kurdes. Dans ce texte adressé, une fois n’est pas coutume, à ses « chers compatriotes (…) Azéris, Kurdes et Lors d’Iran, courageux et patriotes », il leur dit : « Vous êtes une composante indissociable du patrimoine historique et culturel iranien ; vous êtes des communautés qui ont toujours veillé à l’intégrité territoriale de notre nation ainsi qu’à sa dignité et à son honneur. Je suis convaincu que vous resterez fidèles à cet engagement. »
Les groupes kurdes(1) ne sont sans doute pas dupes. Mais ils sont les seuls groupes armés, alors que tout le monde sait que des bombardements seuls ne peuvent provoquer un changement de régime. Netanyahou entend bien profiter de l’indécision de Trump en l’empêchant de procéder à une simple réfection du pouvoir en échange d’engagements concernant le nucléaire et le pétrole, comme cela pourrait être envisagé avec des éléments plus « républicains » et plus « pro-occidentaux », à l’instar de l’ancien chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif.
