LIBAN : « Hayhat min el-zelle » Loin de nous l’humiliation
Paul Khalifeh
L'Humanité du 05 mars 2026
![]() |
| Sur la corniche de Beyrouth, au Liban, le 6 mars 2026. HUSSEIN MALLA/AP Cliquez pour agrandir |
Une puissante déflagration fait trembler les murs de l’école primaire de Jnah, près de la cité sportive de Beyrouth, transformée en centre d’hébergement pour les déplacés de la banlieue sud de la capitale libanaise. Des avions israéliens viennent de bombarder un pâté d’immeubles dans le quartier de Haret Hreik, à 4,5 kilomètres à vol d’oiseau. C’est dans ce même secteur que le chef charismatique du Hezbollah Hassan Nasrallah avait été assassiné par les Israéliens, le 27 septembre 2024.
« L’histoire se répète. » Nahdiya sursaute légèrement à cause de l’explosion. En soixante-douze ans, cette couturière chiite originaire de la région de Tyr, à 25 kilomètres de la frontière avec Israël, a déjà vécu six guerres, vingt-deux ans d’occupation israélienne et cinq exodes. Des épreuves suffisantes pour briser le plus résilient des êtres humains.
Et pourtant, cette mère de sept enfants, qui a perdu son mari et un fils au combat, affiche une sérénité troublante. « Hayhat min el-zella » (loin de nous l’humiliation), lance la septuagénaire sur un ton de défi. La formule, attribuée au troisième imam des chiites duodécimains, Hussein ibn Ali, lors de la bataille de Karbala, en Irak (680 ap. J.-C), est reprise en chœur par la dizaine de femmes et d’adolescents dans la salle.
Malgré les milliers de morts et de blessés, les dizaines de villages frontaliers rasés par l’armée israélienne lors de la dernière guerre (8 octobre 2023-27 novembre 2024) et le blocage du processus de reconstruction, la communauté chiite ne s’est pas désolidarisée du Hezbollah. Mais des voix discordantes existent au sein des autres communautés religieuses. « S’ils veulent mourir, pourquoi veulent-ils entraîner tous les Libanais avec eux », s’indigne Omar Kebbé, un épicier sunnite du quartier de Cola, jouxtant la cité sportive.
À Achrafiyé, quartier à majorité chrétienne de Beyrouth, l’état d’esprit des habitants est encore plus remonté. « Les chiites cultivent l’idéologie du sacrifice, c’est leur droit, observe Georges, cadre d’entreprise d’une quarantaine d’années. Cependant, ils ne peuvent pas l’imposer à tous les Libanais. » La décision du Hezbollah d’entrer en guerre, le 2 mars à l’aube, ne fait clairement pas l’unanimité dans le pays. « J’ai toujours soutenu la résistance (Hezbollah) lors de toutes les guerres contre Israël. Mais là, je ne comprends plus ! C’est un suicide qui ne va rien changer aux rapports de force militaires », s’étonne Kate, une architecte chrétienne.
L’opinion est divisée et cette fracture apparaît au niveau politique. Sur les réseaux sociaux, la polarisation est extrême. Les détracteurs du Hezbollah l’accusent d’avoir entraîné le Liban dans un nouveau conflit pour le compte de l’Iran. « Il est incontestable que cette guerre a plongé la population chiite, déjà très éprouvée, dans des conditions difficiles, note Qassem Qassir, un chercheur spécialiste des mouvements islamistes. Il y a des voix au sein de la communauté qui critiquent la décision du Hezbollah, mais je ne suis pas sûr qu’elles soient représentatives. » L’analyste rappelle que « lorsque la résistance contre l’occupation israélienne a été lancée, en 1982, beaucoup de voix, y compris au sein de la communauté chiite, avaient exprimé leur désapprobation ».
Réuni le 2 mars, quelques heures après le début des combats, le gouvernement libanais a pris une décision sans précédent en déclarant hors la loi toutes « les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah ». « L’interdiction décidée par le cabinet ne sera pas appliquée pour une raison simple : l’armée manque à la fois de volonté et de cohérence institutionnelle pour l’imposer, estime sur son compte X Amal Saad, spécialiste reconnue du mouvement chiite. Le chef de l’armée, Rudolf Haykal, avait déjà refusé d’agir face à une décision équivalente en août. »
« Il n’existe aucune base crédible pour s’attendre à un changement d’attitude de l’armée en pleine période de guerre, d’autant plus qu’une confrontation sérieuse avec le Hezbollah risquerait de l’affaiblir », précise Amal Saad, autrice de l’ouvrage Hezbollah : politique et religion. Le mouvement et ses soutiens assurent que l’entrée en guerre sert les intérêts nationaux du Liban et non pas l’agenda iranien. « À ceux qui se demandent pourquoi nous sommes entrés en guerre à ce moment précis, je leur réponds : veut-on que nous patientions indéfiniment ? » a martelé le secrétaire général du Hezbollah, Naïm Qassem, le 4 mars, lors d’une intervention télévisée. Cheikh Qassem faisait allusion aux bombardements israéliens quasi quotidiens en dépit de la trêve.
La Force intérimaire des Nations unies au Liban a enregistré plus de 10 000 violations depuis le cessez-le-feu, survols, frappes de drones et d’avions israéliens et incursions terrestres au nord de la ligne bleue tracée entre les deux pays. Bilan : environ 400 morts et des milliers de blessés. « La trêve a servi de couverture à la poursuite de frappes aériennes, d’assassinats, et à l’occupation de cinq points stratégiques au Liban du Sud », indique Amal Saad. « Le Hezbollah a donné sa chance à l’État libanais pour qu’il tente de régler la situation, mais il n’a rien fait », conclut Qassem Qassir. Reste à voir si l’option militaire réussira là où la diplomatie a échoué.
