Samuel Beck, pour Gaza, la marionnette comme lien
L'Humanité du 24 mars 2026
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| Samuel Beck, marionnettiste à la Nef à Pantin avec les marionnettes de Guignol et du gendarme, le 6 mars 2026.© Philippe Labrosse / Divergence |
Depuis septembre, ce trentenaire se bat pour l’accueil de marionnettistes de Gaza à travers le programme Pause. Malgré le blocage, il refuse de perdre espoir.
Il y a du monde dans l’atelier. Alors que l’un s’affaire à coudre, l’autre est en train de peindre une figure à taille humaine faite de plâtre et de tissu ; dans une petite salle noire, un troisième s’entraîne à insuffler la vie à une poupée à gaine. Lunettes rondes, sweat noir à capuche, Samuel Beck nous accueille dans son univers.
Nous sommes au Théâtre aux Mains nues, un lieu dédié à l’art de Guignol et Polichinelle sis dans le 20e arrondissement de Paris. Quinze ans plus tôt, cet artiste de 38 ans étudiait ici ; il y donne désormais des cours. Mais ce jour-là, il ne s’agit pas de lui, en tout cas pas tout à fait.
Depuis août 2025, Samuel Beck est plongé dans une histoire qui n’est pas la sienne, celle de familles palestiniennes que des milliers de kilomètres séparent de lui, mais avec lesquelles il est lié par une même passion, celle qui s’agite tout autour de nous : la marionnette.
Pour les enfants de Gaza
L’histoire commence en août 2025, lorsque Themaa, l’association nationale des théâtres de marionnettes, dont Samuel Beck est trésorier, reçoit un mail envoyé à plusieurs structures par Murad Al Maghari. Ce marionnettiste de profession qui vit avec sa femme et ses trois enfants sous les bombes à Deir el-Balah, au milieu de la bande de Gaza, veut déposer une candidature au programme Pause, ce dispositif coordonné par le Collège de France qui permet à des chercheurs et artistes vivant en zones de conflit d’en être évacués et d’être accueillis en France avec un visa talent, accompagnés de leur famille.
« Ça ne m’était jamais arrivé que quelqu’un me demande ça, c’est une grande responsabilité », se souvient Samuel Beck. Pendant trois jours, il cherche à voir s’il est possible d’organiser quelque chose. Le centre dramatique national de Rouen, dirigé par la compagnie les Anges au plafond, se propose en structure d’accueil. Une vingtaine de partenaires s’engagent financièrement derrière elle.
Avec la chercheuse et dramaturge Raphaèle Fleury, Samuel Beck parvient à réunir une somme d’argent permettant d’envisager l’hébergement d’un second candidat, Mahdi Karera. Le fonds patrimonial détenu par cet artiste intéresse le musée Gadagne des arts de la marionnette, à Lyon, la ville de Guignol, qui s’engage à accueillir le candidat.
La suite n’appartient malheureusement plus à la somme de ces volontés : comme les autres candidatures au programme Pause, celles de Murad et Mahdi n’avancent pas. Les ministères de tutelle – Intérieur, Affaires étrangères, Enseignement supérieur et Culture – éludent.
Puis en janvier, le programme Pause est contraint d’annoncer officiellement la suspension de l’instruction des candidatures venues de Gaza. Samuel Beck « hallucine » : « On parle de personnes en zone de guerre, qui risquent la mort tous les jours. Les ministères en sont bien conscients, mais rien n’est fait. Au contraire, on empêche. C’est une question d’humanité. Pendant ce temps, quand on fait des recherches sur le programme Pause, on tombe immédiatement sur la propagande raciste de l’extrême droite », fustige-t-il.
Pas question pour autant de baisser les bras. Tous les jours ou presque depuis septembre, ce père d’une petite fille continue d’échanger sur WhatsApp avec Murad et sa femme Amal. Ils se partagent des informations, mais aussi un peu de leur quotidien. En septembre, Murad envoie une photo de Maria, l’une de leurs trois enfants, au pied d’un olivier. « Elle chante, elle semble ne pas savoir ce qu’il se passe autour d’elle. J’espère lui trouver un autre endroit où vivre avant qu’elle ne comprenne », confie-t-il par message.
Plus tard, il partage des images des ateliers de marionnettes donnés en soutien psychologique aux enfants de Deir el-Balah. Les enfants y sont présents par dizaines, affichant, pour un instant, des sourires. « Ils ont de moins en moins d’outils de construction, mais ils continuent à faire des spectacles avec ce qu’ils ont sous la main. Et là-bas, ces spectacles représentent des bouffées d’oxygène folles », raconte Samuel Beck, admiratif. En retour, lui aussi partage des images des spectacles de sa compagnie, Projet D.
Le 28 février dernier, les États-Unis attaquent l’Iran. Murad écrit : « Comme si la situation ici n’était pas assez alarmante, une nouvelle guerre vient de commencer, que nous regardons passer dans le ciel au-dessus de nous. Il n’y a plus d’abri à Gaza. Nous avions une chance de nous échapper, mais plus le temps passe, plus cette chance s’amincit. Je ne sais plus quoi faire. J’ai l’impression de devenir fou. »
« Je pense à vous constamment », répond Samuel Beck. Aujourd’hui, les candidatures au programme Pause venues de Gaza font toujours l’objet de ce que les structures mobilisées considèrent être un blocage politique. Mais Samuel Beck, à l’instar de nombreux individus, refuse la résignation. Et garde bon espoir de rencontrer son frère de marionnette, un jour, « en vrai ».
