« Il aurait suffi de tirer les terribles leçons de Gaza pour anticiper l’impasse actuelle sur l’Iran »

Publié le par FSC

Jean-Pierre Filiu
Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 12 juillet 2026

Donald Trump lors du sommet du G7, à Evian (Haute-Savoie), le 16 juin 2026. KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »

 

Les deals dont le président américain Donald Trump se vante si volontiers semblent voués au Moyen-Orient à s’enliser dès la première phase.

Notre monde a laissé Israël ravager systématiquement la bande de Gaza durant deux longues années, d’octobre 2023 à octobre 2025. Non seulement le droit international et les principes humanitaires ont été bafoués avec constance dans l’enclave palestinienne, mais les Etats ont été nombreux à afficher leur impuissance, voire leur complicité face à une entreprise aussi méthodique de démolition. Le soulagement n’en a été que plus palpable lorsque Donald Trump a lancé son « plan » de règlement de cette crise. Une vingtaine de dirigeants européens, arabes et musulmans se sont rassemblés en Egypte, le 13 octobre 2025, pour saluer la dynamique de paix qu’annonçait le président américain.


Et cette même communauté internationale qui était restée passive au cours des deux années de carnage à Gaza a bientôt détourné les yeux d’un tel désastre, oubliant les plus de deux millions de femmes et d’hommes qui continuent d’y survivre dans des conditions extrêmes. La guerre que les Etats-Unis et Israël ont déclenchée contre l’Iran, le 28 février, a encore plus relégué Gaza dans l’angle mort de l’actualité. Il aurait pourtant suffi de tirer les terribles leçons de Gaza pour anticiper l’impasse actuelle sur l’Iran.


La qualité de la médiation est essentielle pour assurer l’inscription dans la durée d’un accord conclu entre des belligérants qui refusent de négocier directement (Israël et le Hamas) ou qui n’ont aucune confiance dans la parole de leur adversaire (les Etats-Unis et l’Iran). L’Egypte n’a plus d’influence concrète dans la bande de Gaza où elle se contente d’engranger la rente stratégique de ses prétendus « bons offices ». Quant au Qatar, il n’a jamais retrouvé l’entregent qui était le sien avant d’être, le 9 septembre 2025, la cible d’un bombardement israélien (le principal négociateur du Hamas, visé par cette frappe, en était sorti indemne).

Des médiateurs désavoués


C’est la Turquie qui reprit la médiation et obtint des islamistes palestiniens, un mois plus tard, la libération de tous les otages israéliens encore en vie. Trump et son administration étaient alors favorables à un rôle moteur de la Turquie dans la force internationale chargée de « stabiliser » la bande de Gaza et d’y désarmer le Hamas.
Le gouvernement israélien s’est cependant opposé catégoriquement à un déploiement de militaires turcs dans l’enclave palestinienne. L’Indonésie a alors été sollicitée pour assurer la caution « musulmane » d’une telle force avant de se retirer face au blocage persistant.

C’est aujourd’hui le Maroc qui est censé assumer ce rôle, une perspective que l’interventionnisme israélien rend chaque jour plus illusoire : l’armée israélienne, qui contrôlait déjà 53 % de l’enclave palestinienne lors de la proclamation de la trêve, ne cesse d’étendre son emprise et a récemment reçu l’ordre d’occuper 70 % de ce territoire.
L’invalidation par Israël de la médiation turque sur Gaza a ainsi eu les mêmes effets délétères que le rejet par les Etats-Unis de la médiation d’Oman avec l’Iran. Alors que Mascate avait obtenu une authentique percée dans les pourparlers américano-iraniens, Trump a préféré passer à l’offensive militaire, avant de choisir le Pakistan comme nouveau médiateur. Les négociations ouvertes le 11 avril à Islamabad ont cependant été rompues au bout d’une vingtaine d’heures. Et c’est à Versailles que, le 17 juin, le président américain choisit de signer un protocole d’accord avec l’Iran, tandis que son homologue iranien le signe à Téhéran.

L’incapacité à dépasser la première phase


Le promoteur Trump a célébré son propre « art du deal » longtemps avant que le président Trump le pose en alternative au droit international. Une approche transactionnelle aussi débridée a pour faiblesse majeure le flou sur le cadre juridique des accords conclus, eux-mêmes déjà fragilisés par l’invalidation des médiateurs les plus efficaces. L’absence de mécanisme de supervision, et donc de sanctions des violations de l’accord, aggrave cette incertitude fondamentale, laissant chaque partie accuser l’autre de mauvaise foi sur la base de sa propre interprétation du texte conclu.
Le calendrier même de mise en œuvre est contesté par les belligérants, ce qui bloque le deal dès sa première phase d’application. C’est ainsi qu’Israël subordonne tout retrait, même partiel, de Gaza au désarmement du Hamas, dont l’approche est exactement inverse. La récente démission du gouvernement islamiste n’a même pas permis son remplacement par un comité de technocrates palestiniens, pourtant validés par Israël, mais toujours bloqués en Egypte.


Le protocole signé par les présidents américain et iranien, le 17 juin, proclame « la cessation immédiate et définitive des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban ». C’est ce cessez-le-feu généralisé qui était censé permettre la négociation d’un accord définitif durant une période de soixante jours. Mais les hostilités se sont poursuivies entre Israël et le Liban, avant que les Etats-Unis ne reprennent, dans la nuit du 7 au 8 juillet, leurs bombardements sur l’Iran, qui vise en retour des bases américaines dans la région.


Au Liban comme dans le Golfe, chaque partie accuse l’autre de violer la trêve, même s’il est incontestable que les frappes israéliennes et américaines sont bien plus destructrices que celles de l’Iran et de ses alliés. On assiste ainsi à l’échelle du Moyen-Orient aux mêmes flambées répétées de violence qu’endure la population de Gaza depuis neuf mois de prétendu « cessez-le-feu ». Trump, qui se rêvait en démiurge de la paix, s’avère impuissant à consolider une simple trêve, hier à Gaza, aujourd’hui avec l’Iran.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article