La lente asphyxie de la Cisjordanie
Clothilde Mraffko
Orient XXI du 17 août 2026
Tandis que se poursuit le siège par les colons de la localité de Qusra, les mesures économiques contre les Palestiniens étouffent la Cisjordanie. Rétention des droits de douane dus aux Palestiniens, annulation des permis des travailleurs, blocage des routes … L’économie palestinienne est rendue exsangue par les sanctions et la prédation de l’occupant israélien. En Cisjordanie, le taux de pauvreté a plus que doublé depuis octobre 2023.
Mohammed Wadi aspire une gorgée de café puis détourne le regard, gêné. Son oncle Abdelazim Wadi, le maire de Qusra (voir encadré plus bas), petite ville du centre de la Cisjordanie, insiste : « Les excursions par exemple, c’est fini, vous ne faites plus aucune sortie en famille non ? Les dépenses alimentaires aussi sont réduites à l’essentiel… » Le neveu répond du bout des lèvres : « Avant, on s’offrait des fruits cinq ou six fois par mois. Aujourd’hui, c’est à peine si l’on fait les courses deux fois dans le mois ! Dès qu’on reçoit le salaire, on achète le strict minimum pour survivre et c’est tout. On ne mange quasiment plus de viande. »
Mohammed est fonctionnaire de l’Autorité palestinienne. Mais voilà des mois qu’il n’a pas reçu un salaire complet. Les caisses de Ramallah sont vides. Son oncle paternel assure qu’une large partie des habitants de sa petite commune, nichée entre les collines tapissées d’oliviers du sud de Naplouse, vit la même situation. Ici, les incursions des colons et de l’armée israélienne sont devenues tristement routinières. Huit habitants ont été assassinés depuis le 7 octobre 2023, dont le père et le frère de Mohammed. Le 12 octobre 2023, Ibrahim Wadi, 63 ans, et Ahmed, 25 ans, ont été tués par des colons israéliens. Leurs portraits sont affichés en grand devant la maison du maire et dans le salon où il reçoit son neveu.
Le 16 février 2026, le Bureau des droits de l’homme de l’ONU mettait en garde contre un « nettoyage ethnique » dans les territoires palestiniens occupés. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 1 100 Palestiniens ont été tués par des Israéliens en Cisjordanie et près de 41 000 Palestiniens déplacés de force à la suite d’opérations militaires israéliennes ou sous la violence des attaques de colons. L’un des fers de lance de cette politique d’annexion de la Cisjordanie est le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, sous le coup de sanctions françaises. Ce suprémaciste juif veut contrecarrer toute possibilité d’établir un État palestinien. Il promeut activement l’établissement de nouveaux avant-postes pour fragmenter le territoire de la Cisjordanie, occupée depuis 1967. Et, depuis son ministère, il mène une autre bataille pour tenter de faire s’effondrer l’Autorité palestinienne en l’asphyxiant économiquement.
Les salaires des fonctionnaires réduits de moitié
Depuis des mois, les autorités israéliennes retiennent les droits de douane qu’elles prélèvent pour le compte des Palestiniens qui n’ont pas le contrôle de leurs frontières. Ces sommes représentent 68 % du budget de Ramallah ; l’Autorité palestinienne est au bord de la ruine. Les institutions peinent à payer leurs fournisseurs. Les hôpitaux ont repoussé plus de 11 000 interventions chirurgicales depuis le début de l’année. Certains médicaments, notamment pour traiter le cancer, ne sont plus disponibles, car le ministère de la santé n’est plus en mesure de les fournir, faute de fonds. Et les fonctionnaires, comme Mohammed Wadi, ne reçoivent plus qu’une partie de leur salaire.
Ce père d’une fillette de deux ans ne tient que grâce aux revenus de son épouse « qui travaille dans le privé ». Lui est avocat à la Commission de résistance au mur de séparation et aux colonies, une institution publique palestinienne qui documente la confiscation des terres palestiniennes par Israël. Il y a quatre ans, il gagnait 4 400 shekels par mois — un peu plus de 1 260 euros. Aujourd’hui, il ne touche plus que 2 000 shekels (574 euros). À cela s’ajoutent les 2 000 shekels mensuels que perçoit sa mère pour la retraite de son mari, ex-fonctionnaire, également amputée de 50 %. Un peu plus de 1 000 euros par mois pour faire vivoter toute la famille, composée de dix frères et sœurs.
La situation dure « depuis l’arrivée au pouvoir du premier ministre Benyamin Nétanyahou et de Bezalel Smotrich, fin 2022, explique l’avocat. C’est Israël qui a la main sur le sujet. De 2017 à 2019, il y a déjà eu une crise des salaires des fonctionnaires. [Les Israéliens] bloquaient également les droits de douane. Quand Israël a rendu l’argent, l’Autorité palestinienne l’a tout de suite transféré aux fonctionnaires. » La famille vivait sur un équilibre précaire, entre les salaires du père et du fils, complétés par les petits revenus qu’elle tirait de 2,7 hectares de terres à Qusra. Depuis le 7 octobre 2023, « on ne peut plus y aller », soupire le jeune homme. Les colons ont établi des avant-postes juste à côté et l’armée boucle une partie des terrains de la ville.
Pour éviter les frais de transport, les fonctionnaires qui, comme lui, n’habitent pas à Ramallah, où se trouve le siège de l’Autorité palestinienne, ne se rendent plus au travail que deux jours par semaine. Tout fonctionne au ralenti. La guerre en Iran a fait grimper les prix de l’essence. La route principale de Qusra vers l’extérieur a été bloquée. Il ne reste que deux chemins secondaires qui contraignent les habitants à de longs et coûteux détours. Les mouvements économiques sont largement entravés.
Dans la commune d’Ein Yabroud, un peu plus au sud, les échoppes de l’artère commerçante de la ville, autrefois grouillantes de vie, ont quasiment toutes les rideaux tirés. Plus personne ne passe ici, car la rue ne débouche plus sur la route 60 qui traverse la Cisjordanie du nord au sud. La commune abrite des villas cossues, construites par des Palestino-états-uniens qui vivent à l’année aux États-Unis. « Beaucoup ne reviennent plus passer leurs vacances d’été ici à cause de la situation, note avec un sourire triste Loay Nawaf, le maire de la ville. C’est une perte de revenus pour les commerces. »
Dépendance et occupation
L’économie des familles palestiniennes de Cisjordanie repose en général sur deux sources principales : les salaires, faibles mais stables, des fonctionnaires de l’Autorité palestinienne qui emploie quelque 100 000 personnes dans ce territoire — et 90 000 à Gaza —, et ceux des travailleurs palestiniens en Israël et dans les colonies, beaucoup plus élevés mais souvent aléatoires. Ces deux sources se sont largement taries : depuis le 7 octobre 2023, l’État israélien ne délivre plus que quelque 14 000 permis de travail aux Palestiniens contre près de 200 000 auparavant. Ces travailleurs « injectaient 20 milliards de shekels [5,71 milliards d’euros] par an dans le marché et l’économie palestinienne. Ces montants et leurs recettes fiscales sont perdus », expliquait au Monde, le 9 juin 2026, le ministre des finances palestinien Estephan Salameh.
Certains travailleurs continuent de tenter de passer illégalement. La pratique existait avant, mais elle est devenue très dangereuse : plus de cinquante Palestiniens ont été tués en tentant de franchir le mur de séparation ces trois dernières années. Le dernier en date, Nasser Qaabaneh, a été abattu par des forces armées israéliennes vers Jérusalem le 13 juillet dernier. Il avait 20 ans.
Abou Taha est bien conscient de ces risques. Avant 2023, ce chauffeur de taxi travaillait dans la restauration. Il avait un permis pour passer en Israël depuis 2020. Il a continué après le 7 octobre 2023, clandestinement, jusqu’à ce que la police vienne le chercher sur son lieu de travail, un matin de 2025. « J’ai écopé d’une amende et d’une semaine en prison, parce que c’était la première fois qu’ils m’attrapaient et que j’avais eu un permis valide avant », explique-t-il, les yeux rivés sur l’une des routes de Cisjordanie, pavoisée aux couleurs d’Israël, où colons et Palestiniens se croisent. Le père de sept enfants n’a plus jamais retenté sa chance. Il cumule désormais deux emplois : le matin dans une entreprise de transport, le soir comme taxi. « Je gagne à peine en un mois ce que je faisais en une semaine en Israël, regrette-t-il. Tout le monde galère ici, on n’a jamais vécu ça. Le client que je viens de déposer à Bethléem me disait qu’il connait des gens qui n’ont plus de quoi acheter leur pain. »
La Banque mondiale rapportait en avril 2025 que la « pauvreté de court-terme », due à des chocs extérieurs, était passée « de 12 % avant le conflit à 28 % fin 2024 » en Cisjordanie. Les responsables palestiniens n’ont guère de leviers pour faire pression sur Israël. « Depuis 1948 et plus encore depuis l’occupation de 1967, on est allés vers une intégration de plus en plus totale de l’économie palestinienne dans l’économie israélienne », explique Taher Labadi, chercheur en économie politique, enseignant à l’université de Birzeit, vers Ramallah.
Cela n’a pas été un processus linéaire mais on se retrouve aujourd’hui dans une situation où l’Autorité palestinienne n’a pas le contrôle de son économie. Il y a une dépendance commerciale, monétaire et financière, mais aussi dans les relations industrielles, l’agriculture — terre, eau — car il n’y a pas de contrôle des ressources.
Cet état de fait n’était pas une fatalité, rappelle le chercheur, mais l’Autorité palestinienne a été largement encouragée par les bailleurs internationaux à renforcer ses liens économiques avec Israël. Ce modèle axé sur le marché est « une aberration en termes politiques », complète Taher Labadi, car « on ne prend pas en compte la variable coloniale ».
Éviter l’effondrement
Israël peut ainsi fermer les robinets de l’économie de Cisjordanie quand bon lui semble. Face à l’offensive menée par Bezalel Smotrich, « le scénario normal voudrait que l’Autorité palestinienne s’effondre. Mais nous existons et nous fonctionnons toujours, affirmait au Monde en juin 2026 le ministre des finances palestinien. Nous ne nous sommes pas effondrés en raison — même si la formule peut sembler un peu trop poétique — de la résilience du peuple palestinien. » Les familles survivent notamment en puisant dans les réserves accumulées pour aider les moins bien lotis du clan.
« Les gens ont toujours des sources de revenus », même si elles sont bien moindres qu’avant 2023, constate Joost Hiltermann, directeur du programme Moyen-Orient au sein de l’International Crisis Group (ICG). « L’Autorité palestinienne reçoit toujours de l’argent de l’Union européenne pour soutenir son budget, et ces sommes ont augmenté ces deux dernières années. Elle prélève toujours des taxes sur les salaires et les commerces. Et il y a toujours des envois d’argent de Palestiniens qui vivent à l’étranger », détaille l’analyste, auteur d’une récente étude sur la crise économique en Cisjordanie pour expliquer cette résilience. En revanche, plus personne n’investit dans cette économie moribonde.
Pour l’instant, ni Israël — en particulier son appareil sécuritaire — ni les bailleurs internationaux ne semblent prêts à laisser l’Autorité palestinienne s’effondrer. Le 23 juillet 2026, une note de l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS), un influent groupe de réflexion israélien, mettait en garde contre « les coûts économiques, diplomatiques et sécuritaires pour Israël » que pourrait générer la détérioration de la crise budgétaire en Cisjordanie sur le long terme. Le risque de déstabilisation sécuritaire augmente avec la dégradation des conditions économiques, observe le document, et « cette situation compromet les capacités opérationnelles des institutions de l’Autorité palestinienne, accroissant les coûts qu’Israël devra assumer, directement ou indirectement. »
Ramallah a bien compris qu’il s’agissait de l’une de ses rares cartes à jouer : obtenir des concessions en brandissant la menace de son effondrement. L’Autorité palestinienne fonctionne notamment grâce aux subventions internationales — le premier donateur étant l’Union européenne. Cette dernière a adopté en 2025 un plan de 1,6 milliard d’euros d’aide aux institutions palestiniennes pour 2025-2027, mais rechigne à faire réellement pression sur Israël pour l’obliger à lever les sanctions qui asphyxient l’économie palestinienne. En face, Bezalel Smotrich « sait qu’il mène une lutte de longue haleine, analyse Joost Hiltermann de l’ICG. Il peut essayer de tuer l’Autorité palestinienne, mais Nétanyahou et les États-Unis ne vont pas le laisser faire — pour l’instant. »
Nouvelle crise bancaire
Alors le ministre des finances utilise d’autres leviers pour avancer l’annexion de la Cisjordanie — et détruire à petit feu toute possibilité d’un État palestinien. Du fait de la dépendance palestinienne au shekel qui régit l’immense majorité des transactions quotidiennes en Cisjordanie, les banques israéliennes doivent prêter cette monnaie aux établissements palestiniens. Ces services de correspondance bancaire sont essentiels pour permettre à l’Autorité palestinienne de financer ses importations — dont l’eau et l’électricité fournies par Israël.
Depuis 2007, le pouvoir israélien signe des lettres de décharge pour les banques israéliennes qui assurent ce service afin de les immuniser contre toute poursuite aux États-Unis du fait des strictes lois états-uniennes en matière de financement du terrorisme. Jusqu’à l’arrivée de l’actuel gouvernement israélien, ceci n’était qu’une formalité, mais le ministre des finances a réduit la durée de validité de ces décharges de responsabilité — parfois jusqu’à deux semaines, ce qui ne laisse plus aucune marge de manœuvre aux établissements palestiniens pour se projeter.
Mi-juillet, Bezalel Smotrich a finalement prolongé la décharge jusqu’à la fin de l’année 2026, au-delà des prochaines élections israéliennes prévues le 27 octobre. Le ministre « a mis à profit chacune de ces décharges pour obtenir d’importantes concessions gouvernementales en faveur de l’expansion des implantations en Cisjordanie », notait dans un article du 23 juillet le Times of Israel. Avec la dernière dispense, il a ainsi annoncé la signature d’un accord-cadre pour la construction de 12 000 logements dans des colonies en Cisjordanie avec un investissement de « plus de 8 milliards de shekels [environ 2,3 milliards d’euros] dans les infrastructures, les institutions publiques et le développement des colonies ».
Cependant, le risque d’un effondrement bancaire palestinien n’est pas encore vraiment dissipé. Mi-juillet, les deux banques israéliennes qui prenaient en charge ces services de correspondance ont fait savoir qu’elles allaient stopper d’ici deux à trois mois, visiblement exaspérées par les renouvellements à répétition des décharges de responsabilité à court terme de Smotrich. Elles demandent au gouvernement israélien de trouver un autre système. L’arrêt de ces services « aurait de profondes conséquences, non seulement pour les Palestiniens, mais aussi pour les Israéliens et pour la stabilité de la région », a mis en garde Yahya Shunnar, le gouverneur de l’Autorité monétaire palestinienne, lors d’une conférence de presse le 23 juillet à Ramallah. Le ministère israélien dit travailler à une solution ; par le passé, le Trésor états-unien avait déjà demandé à Israël le maintien de ces liens bancaires entre Israël et les Palestiniens, pour éviter une crise majeure en Cisjordanie.
Qusra assiégé par des colons
Depuis le 9 août, trois maisons de Qusra sont assiégées par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux. Après avoir coupé l’électricité et l’eau, ils ont installé un avant-poste devant l’une des maisons. Parmi les personnes assiégées figure un Palestinien de nationalité états-unienne. Cette situation a poussé l’ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee — pourtant fervent défenseur des colonies —, à dénoncer le siège. Le 13 août, il a déclaré sur X : « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes. »
L’armée israélienne a été déployée, mais les colons n’ont pas été délogés et le secteur reste bouclé par les militaires.
