En Cisjordanie occupée, Israël porte un projet d’« élimination » des Palestiniens, accuse l’ONG B’Tselem

Publié le par FSC

Par Luc Bronner
Le Monde du 14 septembre 2026

Sentinelle de l’armée israélienne sur la route de Jérusalem, au carrefour du Goush Etzion, en Cisjordanie occupée, le 22 juin 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »

 

Dans un rapport publié lundi, l’ONG israélienne de défense des droits humains qualifie d’« apartheid » la situation dans laquelle vivent 3 millions de Palestiniens dans le territoire occupé par Israël depuis 1967. Elle considère que les violences des colons juifs, qui se sont intensifiées ces derniers mois, ne sont que la partie la plus visible d’un « système politique » qui vise à « effacer la présence palestinienne ».

La scène est racontée au Monde, sous le couvert de l’anonymat, par un Palestinien de Jérusalem-Est ciblé par un raid de la police israélienne qui le suspectait d’incitation au terrorisme. En fouillant ses biens, les policiers sont tombés sur un exemplaire de 1984, le roman de George Orwell racontant la dérive totalitaire d’un pays imaginaire. « Regardez, ce que j’ai trouvé ! », s’est exclamé un des policiers, convaincu d’avoir mis la main sur une pièce à conviction. « C’était 1984, il a pensé 1948 et il a cru que c’était un livre sur la Nakba [l’exode forcé de 750 000 Palestiniens en 1948], donc une preuve de mon activisme. » Le trentenaire a passé deux jours en détention puis a été relâché, faute de preuve contre lui.


L’épisode pourrait presque faire sourire. Il est révélateur du climat politique dans lequel vivent plus de 3 millions de Palestiniens en Cisjordanie, territoire sous occupation depuis 1967, soumis aux conséquences de ce qui, ailleurs, serait qualifié de dictature militaire. Depuis quatre ans, le gouvernement israélien y a encore accentué son emprise, utilisant toutes les ressources des forces armées, des services de renseignement, de la police, des milices privées des colonies juives, des tribunaux militaires et des prisons, en plus d’une surveillance technologique massive.


« Israël a considérablement intensifié ses attaques contre l’ensemble des aspects de la vie des Palestiniens en Cisjordanie », constate l’ONG israélienne B’Tselem, dans une enquête rendue publique, lundi 14 septembre. Ce minutieux travail de documentation et d’analyse, qui fera date, conduit B’Tselem à qualifier la situation d’« apartheid », de régime d’« oppression », à mettre en cause le « suprémacisme juif », ainsi que le projet sioniste qui fonde l’Etat hébreu. Surtout, l’ONG de défense des droits humains arrive à la conclusion qu’Israël met en œuvre, en Cisjordanie, un projet d’élimination de la société palestinienne par la destruction systématique de tous ses piliers.

Un « système politique »


B’Tselem considère que les violences des colons juifs, qui se sont fortement intensifiées depuis douze mois, ne sont que la partie visible, la plus médiatisée, d’un « système politique ». Aux violences, aux arrestations, aux tortures en prison, toutes documentées par un grand nombre de sources indépendantes, s’ajoutent l’étranglement économique de la Cisjordanie, les déplacements forcés de population, les restrictions massives en matière de circulation et l’écrasement des élites politiques. Autant de politiques publiques assumées : « Combinés, ces mécanismes font partie d’un projet de colonisation de peuplement ayant pour but d’étendre et d’institutionnaliser une présence juive permanente sur le territoire, tout en évinçant et en effaçant la présence palestinienne de cet espace », affirme B’Tselem.


L’ONG relie son précédent rapport sur la situation à Gaza, qu’elle avait intitulé « Our genocide » (« notre génocide »), avec ce qu’il se passe en Cisjordanie : « Le génocide à Gaza et le projet d’effacement en Cisjordanie constituent deux expressions d’un même projet politique mené par le régime, qui vise à détruire la capacité du peuple palestinien à exister », écrit-elle. Sur ce point, le constat n’est pas différent de celui porté par d’autres organisations ou agences internationales. « Jour après jour, des habitations sont incendiées, des routes et des accès sont bloqués, toujours plus de familles sont exposées à la violence, toujours plus de communautés sont dépossédées de leurs terres, tandis que la peur et la terreur ne cessent de gagner du terrain. Cela fait près de trois ans que cette offensive contre la vie palestinienne s’intensifie, s’étend et s’affiche au grand jour. La Cisjordanie est à feu et à sang, et aucune force politique susceptible de stopper cette détérioration ne se profile à l’horizon », souligne l’ONG.


Mais, ce que décrit B’Tselem est plus explosif sur le plan politique, surtout depuis que le gouvernement israélien assimile toute critique du sionisme à de l’antisémitisme. « Ce dont il est question, c’est de l’effacement des Palestiniens en tant que collectivité, parallèlement à l’établissement d’une domination juive permanente et absolue sur tout le territoire », explique Yuli Novak, la directrice exécutive de B’Tselem, dans un entretien au Monde. « A nos yeux, la logique d’effacement était là dès le début, dès la fondation d’Israël. Voilà le cœur du projet sioniste israélien : éliminer la présence des Palestiniens en tant que peuple autochtone, en les décrédibilisant, pour construire une nouvelle société », appuie la militante, ancienne directrice de Breaking the Silence, une ONG qui recueille les témoignages de soldats israéliens.


Le développement massif des colonies n’est pas seulement le projet de l’extrême droite actuellement au pouvoir, mais d’une très large partie de l’appareil politique et militaire, soutient l’ONG, y compris dans l’actuelle opposition parlementaire. « Israël démantèle l’existence palestinienne tout en réorganisant simultanément l’espace, afin d’étendre et d’institutionnaliser la souveraineté et le contrôle juifs. Les terres et les ressources sont transférées sous contrôle juif. Les colonies, avant-postes et fermes s’étendent. Et les systèmes juridiques, d’aménagement du territoire, d’infrastructures et de budgets établissent une présence juive continue et permanente », souligne B’Tselem.

Mouvement d’annexion


Ces dernières années, les colons ont conquis 100 000 hectares, soit 18 % de la Cisjordanie. « Les ennemis doivent être combattus, on ne doit pas leur accorder une vie confortable », avait expliqué Bezalel Smotrich, ministre des finances et des colonies, en septembre 2025, en annonçant viser une souveraineté complète d’Israël sur 82 % de ce que les Israéliens appellent « Judée-Samarie », en référence aux dénominations bibliques. La conséquence de ce mouvement d’annexion est majeure : les colonies juives constituaient, jusque-là, des enclaves dans le territoire palestinien ; les villages et villes moyennes palestiniennes sont en train de devenir des enclaves dans un territoire israélien. « Israël annexe la Cisjordanie par la colonisation, la violence et la fragmentation de l’espace palestinien, en refoulant la population palestinienne dans de petites enclaves isolées », a résumé une autre organisation indépendante, Yesh Din, dans un rapport publié le 9 septembre.


B’Tselem insiste sur l’importance des violences politiques commises en Cisjordanie. « Dès sa fondation, Israël a eu tendance à percevoir toute structuration politique, sociale ou communautaire palestinienne – surtout lorsqu’elle portait des aspirations collectives et nationales – comme une menace sécuritaire et une remise en cause de l’ordre politique qu’il entend imposer. Dès lors, Israël s’appuie sur une panoplie de mesures pour limiter et déstructurer l’action civile, en brandissant l’argument de la “sécurité” pour légitimer ses interventions », note l’ONG.


La liberté d’expression et la liberté de manifester ont été systématiquement attaquées, à travers des « ordres militaires », promulgués par le commandant en chef de l’armée, pour régir la vie des Palestiniens, alors que les Juifs n’y sont pas soumis. Les arrestations sont incessantes, parfois individuelles, souvent en groupe avec des dizaines d’hommes alignés contre des murs, attachés, puis emmenés les yeux bandés. Plus de 20 000 habitants de Cisjordanie ont été arrêtés, en cumul, depuis les attaques du 7 octobre 2023, dont une majorité retenus pendant des mois sans aucune charge – un régime de détention abusive qui porte le nom de « détention administrative » et qui ne vaut que pour les Palestiniens. Même chose pour la peine de mort, entrée en application dans les territoires occupés, en mai, par l’intermédiaire d’un ordre militaire : seuls les Palestiniens sont soumis, de fait, à la peine capitale ; leurs droits pour se défendre ont été drastiquement réduits.


Entre 1967 et 2019, Israël a interdit plus de 400 organisations palestiniennes, dont les principaux partis politiques, des associations, des syndicats ou des mouvements locaux. Ces dernières années, au nom de la lutte contre le terrorisme, la pression s’est encore accentuée avec des dizaines de fermetures d’organisations. « Dès ses origines, le projet sioniste s’est efforcé de judaïser le territoire avec pour conséquence directe l’effacement méthodique de son passé palestinien. C’est dans ce but qu’Israël mène un assaut perpétuel contre les lieux d’émergence de la conscience politique et sociale palestinienne, qu’il s’agisse des universités, des établissements scolaires ou des centres religieux, culturels et communautaires », relève B’Tselem.


Al-Haq, par exemple, une association de défense des droits humains, est classée organisation terroriste depuis 2021. « Dès lors que nous avons voulu faire respecter le droit international et demander des comptes aux coupables, nous avons franchi une ligne rouge aux yeux d’Israël. Une intense campagne s’est engagée contre nous, une véritable campagne de dénigrement », raconte au Monde son directeur, Shawan Jabarin. Les autorités israéliennes ont tout fait, ensuite, pour empêcher l’ONG de travailler. « Sans demander des comptes aux criminels, aucun chemin vers la paix n’est possible. Pas de paix sans justice. Et pas de sécurité sans paix. Telle est la réalité », prévient le militant, une figure des droits humains depuis des années.


Les universités font, aussi, régulièrement l’objet de raids militaires, comme Birzeit, en janvier, où l’armée a dispersé un rassemblement pacifique en tirant avec des armes de guerre sur la foule, blessant une douzaine de personnes. Depuis trois ans, plusieurs centaines d’étudiants ont été arrêtés dans cet établissement supérieur. Les écoles, elles, subissent de plein fouet les conséquences de l’étranglement financier de l’autorité palestinienne décidé par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou. Une grande partie des enfants n’a, désormais, école que deux ou trois jours par semaine, faute d’enseignants. Même chose pour le système de santé, au bord de l’effondrement. L’économie, elle, est sinistrée.

« Le propre de l’apartheid »


B’Tselem a souvent été attaquée par la droite et l’extrême droite. Sa difficulté actuelle, en Israël, est l’indifférence. Sa dernière enquête, portant sur les enfants tués par l’armée en Cisjordanie, n’a quasiment pas eu d’écho dans le pays, alors que les vidéos de mineurs blessés par balles, volontairement laissés sans soins, ont eu beaucoup d’impact à l’échelle internationale. « 99 % des Israéliens vous diront qu’ils ne vivent pas sous un régime d’apartheid, car c’est précisément le propre de l’apartheid : il masque la réalité de la situation politique, il la rend imperceptible », souligne Yuli Novak. Ces propos font écho aux déclarations des réalisateurs israéliens du documentaire Naza, sur les méthodes de l’armée à Gaza, primé samedi 12 septembre à la Mostra de Venise : « Tout est fait pour nous inciter à ne pas regarder la réalité en face », a constaté Yuval Abraham, en recevant le Prix spécial du jury.


Mais la directrice de B’Tselem veut espérer que son pays puisse, un jour, se transformer : « A travers l’histoire, les exemples ne manquent pas de régimes et de systèmes politiques qui avaient tout mis en œuvre pour endoctriner leur peuple dans le racisme, le militarisme, la violence et le fascisme. Et pourtant, ils ont fini par être changés. » A condition, dit-elle, que la communauté internationale change radicalement de perspective, comme viennent de le faire les Britanniques en déclarant l’occupation de la Cisjordanie illégale : « La communauté internationale n’est pas confrontée à une crise temporaire. Elle est confrontée à un régime d’apartheid qui déploie des mécanismes d’élimination accélérés dans le cadre d’un projet colonial. »

 

 

Des étoiles de David peintes sur un panneau de l’école primaire palestinienne pour filles Al-Fayhaa, dans la vieille ville d’Hébron, en Cisjordanie occupée, le 24 avril 2026. JONAS OPPERSKALSKI POUR « LE MONDE »
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