« Ne faites pas de publicité en mon nom » : comment le lobby pro-Israël est devenu un repoussoir pour les candidats démocrates

Publié le par FSC

Christophe Deroubaix
L'Humanité du 21 septembre 2026

 

10 novembre 2025, Michigan, Etats-Unis. Des militants manifestent devant le bureau de la sénatrice démocrate Haley Stevens, en banlieue de Détroit, pour dénoncer le fait que celle-ci ait accepté des fonds de campagne de la part de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC).
© Jim West / IMAGO / ZUMA Press Wire

 

L’American Israel Public Affairs Committee, lobby créé en 1963 pour soutenir inconditionnellement Israël, a investi des centaines de millions de dollars dans la primaire démocrate. Pourtant, les défaites se sont accumulées pour les candidats que l’organisation soutenait, signe d’un retournement des électeurs en faveur des droits des Palestiniens.


Tout était en boîte. Dans quelques jours, une vidéo inonderait les écrans du Michigan, attaquant Abdul El Sayed, le vainqueur de la primaire démocrate. L’American Israel Public Affairs Committee (Aipac) avait perdu la bataille de la primaire démocrate, mais ne s’avouait pas vaincu pour autant. En dépensant 32 millions de dollars contre le candidat dénonçant le génocide à Gaza, le lobby, créé en 1963 pour soutenir inconditionnellement Israël, avait établi un record et enregistré une défaite d’autant plus cuisante : Abdul El Sayed, soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, devançait de quelques milliers de voix Haley Stevens.


L’Aipac (150 millions de dollars de budget dont 95 % proviennent des dons privés) allait désormais mettre tous les moyens possibles pour l’empêcher de rentrer au Sénat en se rangeant derrière le républicain Mike Rogers, lui-même affichant fièrement ses positions pro-israéliennes.
Toutes les planètes étaient donc alignées. Sauf que… début septembre, Mike Rogers est allé à Los Angeles rencontrer Michael Tuchin, le directeur de l’Aipac, avec un message bref et simple : « Ne faites pas de publicité en mon nom. »


« C’est le signe que le soutien de l’Aipac devient toxique, décrypte, pour l’Humanité, Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine. Nous assistons à une vraie rupture cette année. »
Les preuves : à New York, Dan Goldman et Adriano Espaillat, députés démocrates sortants, ont été évincés par des candidats ayant reçu le soutien de Zohran Mamdani, maire de la ville. Dans l’Illinois, le Colorado ou la Californie, le magot de l’organisation n’a pas suffi à faire gagner ses champions face à des candidats critiques d’Israël.

Une bascule des soutiens


Ultime rebuffade : des récipiendaires de dons de l’Aipac se prennent désormais à exprimer officiellement et publiquement leur refus, le député du Massachusetts Seth Moulton allant même jusqu’à restituer 35 000 dollars. « Tout cela a évidemment à voir avec l’évolution de l’électorat démocrate, sur Israël, avec des nouvelles générations d’électeurs comme d’élus beaucoup plus critiques d’Israël », souligne l’universitaire.


Ce basculement a notamment été mesuré le 7 octobre 2025, deux ans après les attaques terroristes du Hamas. Une enquête d’opinion réalisée par le New York Times montrait un soutien plus prononcé pour les Palestiniens (35 % des personnes interrogées) que pour Israël (34 %), une grande première.
Deux ans avant, 47 % des États-uniens affirmaient soutenir Israël et 20 % les Palestiniens. Le recul des positions pro-israéliennes est particulièrement spectaculaire au sein de la coalition démocrate, 54 % d’entre eux affichant leur proximité avec les Palestiniens.


Cette critique montante d’Israël se mesure également parmi les juifs américains. Selon un sondage réalisé par le Washington Post, 61 % d’entre eux estiment qu’Israël a commis des crimes de guerre et 4 sur 10 affirment que le pays est coupable de génocide à l’encontre des Palestiniens.

Les électeurs démocrates favorables à des sanctions contre Israël


Il ne s’agit pas seulement d’une position morale. Selon une enquête réalisée par l’Institute for Middle East Understanding Policy Project et YouGov, une grande majorité des électeurs démocrates soutiendraient des candidats qui « refuseraient de fournir des armes à Israël » : 71 % d’entre eux préféreraient un futur candidat à la présidence qui voterait contre la livraison d’armes à Tel-Aviv, tandis que 55 % privilégieraient des candidats au Congrès qui soutiennent le Block the Bombs Act, une loi lancée en juin par une poignée d’élus progressistes afin de faire cesser les exportations des bombes utilisées à Gaza.


Jérôme Viala-Gaudefroy élargit la focale : « Nous observons un renversement du récit. L’ancien stipulait que, après la Shoah, la victime avait droit de disposer d’un État. Aujourd’hui, la victime est palestinienne. On assiste d’ailleurs à une décorrélation entre l’Aipac et une partie de la communauté juive. Des groupes de juifs de gauche prennent la défense des Palestiniens. »
L’Aipac tente de juguler ces idées désormais majoritaires en faisant battre les candidats qui les portent. D’où ces investissements aussi ciblés que démentiels dans leur ampleur : depuis 2022, ce lobby a dépensé 220 millions de dollars dans le processus électoral.


Et cela se voit, puisque depuis 2020, l’Aipac finance des campagnes en son propre nom. Traçabilité assurée. Tout cela s’insère dans un contexte où la Cour Suprême, avec son arrêt Citizens United, a levé, en 2010, quasiment toutes les limites au financement de la vie politique.
L’Aipac est donc devenu une sorte de double problème. D’un côté, il agit en défense inconditionnelle d’Israël, au moment où le génocide à Gaza a fracassé un consensus américain qu’il a lui-même contribué à forger.


Ce groupe de pression a initialement été dirigé par des démocrates avant de glisser vers les républicains. « À ses débuts, l’Aipac était proche du Parti travailliste israélien, un parti social-démocrate, mais il s’est depuis rapproché du Likoud du premier ministre Benyamin Netanyahou et de son projet de ”Grand Israël” », résume le journaliste John Judis dans une note de blog.
De l’autre, il incarne une sorte de corruption à bas bruit du processus électoral par l’immixtion de l’argent. « Abdul El Sayed a régulièrement rappelé ce second point lorsqu’il évoquait l’Aipac », rappelle Jérôme Viala-Gaudefroy.

Neuf donateurs ont versé 1,7 milliard de dollars depuis 2012


L’organisation n’est pas la seule de la galaxie pro-israélienne à inonder les campagnes de leurs dollars, comme le documentent Eli Clifton et Ian Lustick dans leur livre (Israel’s lobby : America in the Grip of a Foreign Power, non traduit en français).
Les deux auteurs mettent en avant neuf donateurs qui ont versé plus de 1,7 milliard de dollars de dons déclarés depuis 2012. Au cours de la dernière décennie, des groupes soutenant le gouvernement israélien ont créé leurs propres « super PAC », ces comités très opaques qui mènent des campagnes de dépenses « indépendantes » en faveur ou contre certains candidats.


Les chrétiens évangéliques (Christians United for Israel, qui compte davantage de membres que l’Aipac) constituent une frange incontournable de cette constellation et ont ramené cette dernière dans l’orbite du parti républicain. Faute d’emprise au sein de la coalition démocrate, le lobby pro-israël sait pouvoir trouver en un candidat du parti de Trump un défenseur zélé. Et lorsque l’un d’entre eux – Mike Rogers, en l’occurrence – lui demande de se faire discret, il s’exécute.

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