Comment Israël fait disparaître les morts du génocide à Gaza
Maha Hussaini
L'Humanité du 07 octobre 2026
« On ne m’accorde même pas le droit de rechercher mes enfants et de les enterrer »
Les familles palestiniennes ont toutes perdu des proches, dont les dépouilles gisent encore au milieu des décombres. Pire, l’armée israélienne s’emploie à répandre des tonnes de gravats provoqués par ses bombardements intensifs, détruisant ainsi les indices et les preuves de ses crimes de guerre.
La dernière fois que Ziad Khader a vu son épouse, Muyassar Al Qudairi, c’était le 5 octobre 2024. Ce jour-là, un missile israélien s’est abattu sur leur maison, située dans le camp de réfugiés de Jabalia. Ziad a été projeté au sol, blessé, ensanglanté. Lorsqu’il a ouvert les yeux, le corps de sa compagne gisait sans vie. Après être parvenu à sortir du bâtiment pilonné, il a rejoint un hôpital pour se faire soigner.
Deux ans plus tard, aucune ambulance n’a pu accéder à la zone pour récupérer la dépouille de Muyassar, ni les corps de dizaines d’autres Palestiniens toujours ensevelis sous les décombres. « Je n’ai pas pu y retourner, car les chars israéliens et l’armée ont assiégé la zone. Personne ne peut ni entrer ni sortir du quartier », déclare Ziad Khader à l’Humanité.
En septembre 2024, environ onze mois après le début de la guerre menée contre la bande de Gaza, Tel-Aviv a annoncé la mise en œuvre du « plan des généraux », à savoir le dépeuplement du nord de Gaza et sa désignation en zone militaire. Pour parvenir à ses fins, l’armée israélienne a émis des ordres de déplacement forcé de dizaines de milliers de Palestiniens qui étaient restés dans tout le nord de l’enclave. Ceux qui ont refusé de partir ou qui n’ont pu le faire ont été victimes de bombardements jusqu’à l’intérieur même de leurs habitations, lors d’attaques que les organisations de défense des droits humains ont qualifiées de massacres.
Le bilan exact reste à ce jour inconnu, car de nombreuses victimes sont encore ensevelies sous les gravats ; plusieurs estimations avancent le nombre de près 1 300 Palestiniens tués au cours de cette campagne de bombardements.
« Ils nous empêchent de leur offrir un enterrement digne »
« Je n’aurais jamais imaginé que le corps de Muyassar resterait là-bas aussi longtemps. Je pensais que je pourrais au moins lui offrir un enterrement digne, déclare Ziad Khader. Mais, même après le cessez-le-feu, elle est toujours sous les décombres. Nous ne pouvons plus accéder à notre maison ni même au quartier. Quiconque s’approche de cette zone risque d’être abattu par des tireurs d’élite ou lors d’un bombardement. C’est la zone de la ligne jaune, personne n’ose s’y rendre. »
La « ligne jaune » est une frontière militaire israélienne qui a été établie dans le cadre du « cessez-le-feu » d’octobre 2025, une démarcation à partir de laquelle les forces israéliennes devaient se retirer au cours de la première phase de l’accord. Mais elle est rapidement devenue une frontière de facto séparant les zones sous contrôle militaire israélien du reste de la bande de Gaza. La ligne avait initialement été tracée pour englober environ 53 % de l’enclave, confinant les Palestiniens aux 47 % restants. Depuis, les forces israéliennes l’ont repoussée plus loin à l’intérieur de Gaza. Aujourd’hui, les restrictions d’accès liées à cette ligne couvrent environ 70 % du territoire.
Les Palestiniens qui s’approchent de cette ligne prennent le risque d’être abattus ; des centaines d’entre eux ont été tuées lors d’attaques menées dans cette zone et aux alentours depuis le cessez-le-feu.
En janvier 2024, la Cour internationale de justice a ordonné à Israël de prendre des mesures efficaces pour empêcher la destruction de preuves et préserver les éléments relatifs aux accusations de violations de la convention sur le génocide.
Mais, sur le terrain, Israël a déblayé, concassé et déplacé les décombres dans plusieurs zones sous son contrôle militaire, notamment autour de la « ligne jaune ». « Nous avons entendu et lu des informations selon lesquelles les forces d’occupation israéliennes rasent notre quartier dans le nord de Gaza, et qu’elles auraient déjà enlevé les décombres de plusieurs maisons, dont peut-être la nôtre, témoigne Ziad Khader. Je ne sais pas si le corps de ma femme s’y trouve encore ou s’il a été emporté. Je ne peux même pas accéder aux décombres de ma maison pour le vérifier. Non seulement ils tuent nos proches, mais ils nous privent également de la possibilité de leur offrir un enterrement digne. »
Ziad craint de ne jamais pouvoir récupérer le corps de sa femme dans la zone interdite, mais affirme aussitôt que ce que subissent les Palestiniens dans les zones où ils sont autorisés à vivre est peut-être encore « plus cruel ». « À Gaza, les exactions visent aussi bien les vivants que les morts. Ce qu’ils nous font subir – la famine, les déplacements forcés, la privation d’une vie normale – est encore plus cruel que le meurtre, précise-t-il. J’espère pouvoir retrouver le corps de ma femme, que l’occupation israélienne subisse des pressions pour qu’elle cesse de déblayer les décombres, même si plus aucun effort ne peut la ramener à la vie. »
Des scènes de crime amputées, nettoyées
À peine trois mois après le début du cessez-le-feu, à la mi-janvier, Israël avait déjà déblayé plus de 70 000 tonnes de décombres dans les 53 % de territoire placés sous contrôle militaire israélien, selon un document interne israélien cité par Canal 12. Dix mois plus tard, de vastes zones – parfois des quartiers et des villes entiers – avaient été débarrassées de ruines susceptibles de receler les corps et les restes de centaines de Palestiniens.
La rapporteure spéciale de l’ONU, Francesca Albanese, a averti que l’enlèvement, le broyage et le déplacement à grande échelle des décombres dans les zones sous contrôle militaire israélien risquaient de détruire des preuves de crimes internationaux présumés et d’empêcher la récupération et l’identification des restes humains.
« Dans la bande de Gaza dévastée, les décombres ne sont pas seulement des déchets de construction. Ils font partie d’une scène de crime, d’un cimetière, et constituent la trace matérielle de ce qui s’est passé au cours d’une campagne de bombardements brutale et insensée qui a duré deux ans », a-t-elle rappelé. Les autorités palestiniennes estiment que plus de 10 000 dépouilles sont toujours ensevelies sous les ruines d’habitations pulvérisées.
Ziad sait que l’histoire de sa famille ressemble à celle d’innombrables Palestiniens qui attendent toujours de récupérer les corps de leurs proches, voire, dans certains cas, de familles entières emprisonnées sous les décombres. À quelques kilomètres de l’endroit où vivait autrefois Ziad, Falah Abu Owda, âgé de 67 ans, attend toujours de pouvoir ramener chez lui les corps de sa fille, Falah, de son gendre Manal, et de leurs quatre enfants : Ahmed, 15 ans, Fatema, 16 ans, Nour, 14 ans, et Somoud, 12 ans.
Le 8 octobre 2023, un bombardement israélien a touché leur maison alors que la famille s’apprêtait à fuir les lieux. À ce jour, aucune ambulance ni aucune équipe de la protection civile n’ont pu accéder à la zone pour récupérer leurs corps. « Nous venions juste de les appeler pour nous assurer qu’ils allaient bien et les exhorter à quitter leur appartement. Ma fille nous a dit qu’ils étaient sur le point de partir. Quelques minutes plus tard, nous avons appris qu’un F-16 israélien avait bombardé tout l’immeuble où ils se trouvaient », témoigne Falah auprès de l’Humanité. « Toutes les tentatives pour leur envoyer une ambulance ont échoué. Les équipes de la défense civile étaient débordées en raison du nombre d’attaques. Elles donnaient la priorité aux blessés pour les transporter vers les hôpitaux. »
Impossible de retourner sur les lieux du drame en zone interdite
Falah et sa famille ont été contraints de quitter le nord de Gaza. Ils ont été déplacés à plusieurs reprises au cours de ces années marquées par le génocide. Après le cessez-le-feu d’octobre 2025, ils se sont approchés de leur domicile, du moins au plus près de ce qu’ils ont pu, pour découvrir que celui-ci se trouvait désormais dans la zone interdite. « C’est déchirant de savoir que je ne peux même pas rejoindre mes proches ni décider de récupérer leurs corps. Si je le pouvais, je fouillerais ces décombres de mes propres mains, morceau par morceau, jusqu’à ce que je les trouve, poursuit Falah. Mais on ne m’accorde même pas le droit de rechercher mes enfants et de les enterrer dans un lieu connu. »
L’incertitude se mêle à la souffrance. « D’autres membres de notre famille ont été victimes du génocide. Mais nous pouvons nous rendre sur leurs tombes. Nous savons qu’ils ont eu droit à des funérailles dignes, explique-t-il. La douleur est indescriptible quand on ne sait pas où se trouvent ses proches, alors que ceux qui les ont tués ont le droit de décider du sort de leurs corps. »
