« L’antisémitisme est un crime, mais l’antisionisme est un devoir » : à l’agora de la Fête de l’Humanité, des voix israéliennes s’élèvent contre Netanyahou

Publié le par FSC

L'Humanité du 21 septembre 2025

 

« Tout le monde continue à parler de la solution à deux États : l’Europe, les États-Unis et même Netanyahou. Et c’est douloureux pour moi de le dire, mais cela n’arrivera jamais, c’est irréaliste de penser que cette solution peut encore exister », martèle le journaliste.©lahcène ABIB

 

Le vendredi 12 septembre, deux figures marquantes de la vie publique israélienne étaient invitées à l’Agora de l’Humanité pour analyser une question brûlante : « Netanyahou est-il le meilleur ennemi de la société israélienne ? » Une discussion qui réunissait le député communiste Ofer Cassif et le journaliste de Haaretz Gideon Levy.
C’était un des débats les plus attendus de l’Agora. Dans le contexte de discours violents et extrémistes, alimentés par des accusations d’antisémitisme, l’Humanité souhaitait que la Fête invite des acteurs de la société israélienne, afin de montrer qu’existent aussi celles et ceux qui s’opposent à la politique génocidaire de Benyamin Netanyahou, de son gouvernement et de ses ministres d’extrême droite.
Deux personnalités d’envergure nationale, le journaliste de Haaretz Gideon Levy et le député communiste Ofer Cassif, étaient présentes pour évoquer la société israélienne, ses évolutions récentes et les interrogations qui la traversent : celles du sionisme, des Palestiniens, des grandes manifestations contre Netanyahou ou d’une solution à un ou deux États. Avec une urgence préalable : que cesse sans délai l’épouvantable génocide des Gazaouis.

Il semble qu’il existe une évolution dans le mauvais sens de la société israélienne, qui permet aujourd’hui à l’extrême droite d’être au pouvoir. Que s’est-il passé au sein de cette société ?


Gideon Levy

Pour commencer, je suis très heureux d’être ici aujourd’hui, et vous pouvez être très fiers d’avoir autant de personnes présentes, et notamment de jeunes. Pour répondre à votre question, Israël, c’est Benyamin Netanyahou, mais ce n’est pas que ça, et on ne doit pas se tromper en se concentrant sur lui. Il est facile de tout lui mettre sur le dos et de penser que tout irait mieux si on se débarrassait de lui.
L’Europe attend que Netanyahou soit remplacé, mais la politique israélienne continuerait de la même façon. Il faut comprendre qu’il existe une opposition, une pluralité et des contestations massives en Israël : c’est cela qu’il faut prendre en compte. Cependant, ces protestations sont construites autour de trois mots d’ordre : la libération des otages, le départ de Netanyahou et la fin de la guerre.
Mais ces messages ne sont pas construits sur l’opposition au génocide. Si la libération des otages était obtenue, pour une grande partie cela ne poserait pas de problème que la guerre continue à Gaza. Il faut bien comprendre que les occupations n’ont pas commencé avec Netanyahou ; la colonisation, l’apartheid, le génocide non plus. Et cela continuerait sans lui.

Existe-t-il une opposition politique d’importance ?


Gideon Levy

La seule réelle opposition qui existe en Israël est assise à ma gauche (en parlant d’Ofer Cassif, NDLR), tout le reste sont des collaborateurs. La question aujourd’hui, et ce n’est pas facile pour moi de le dire, est le oui ou non au sionisme. Si on demande aux Israéliens, entre 90 et 95 % répondent oui. Et le sionisme aujourd’hui signifie la supériorité des juifs « de la rivière à la mer ». Et cette supériorité, c’est du racisme.

Cela signifie-t-il qu’Israël peut encore exister sans le sionisme ?


Gideon Levy

C’est une question très sérieuse. Pendant très longtemps, j’ai cru à une solution à deux États. Puisqu’il y a deux peuples sur une terre, la meilleure solution était de diviser cette terre en deux États. Mais depuis le début de l’occupation, Israël tente de saboter cette solution, notamment en installant 700 000 colons en Cisjordanie, que personne ne va déplacer aujourd’hui.
Tout le monde continue à parler de la solution à deux États : l’Europe, les États-Unis et même Netanyahou. Et c’est douloureux pour moi de le dire, mais cela n’arrivera jamais, c’est irréaliste de penser que cette solution peut encore exister. Depuis 1967, entre « la rivière et la mer », il y a une démocratie et une autre partie qui vit sous un régime extrêmement brutal et violent.


Pour moi, la question aujourd’hui est de savoir si entre « la rivière et la mer » il y aura une démocratie ou un apartheid, et c’est à cette démocratie que nous devons consacrer nos forces. Et cela signifie en effet la fin du sionisme. Israël va devoir faire un choix entre un État juif ou une démocratie.
Une égalité des droits pour les deux peuples. Cela sera douloureux mais c’est la seule solution. C’est un crime que de faire croire à de nouvelles générations de Palestiniens qu’une solution à deux États est encore possible. Nous discutons là d’une question théorique, mais la question la plus urgente est d’arrêter le génocide à Gaza immédiatement et de n’importe quelle manière. Il faut l’appeler par ce que c’est : un génocide, qui en revêt toutes les caractéristiques. N’attendons pas que la Cour internationale de justice prenne encore un ou deux ans pour statuer si c’est le cas ou non : c’est un génocide et un nettoyage ethnique.

En tant que député à la Knesset et membre du parti communiste israélien, quel regard portez-vous sur cette question du génocide ?


Ofer Cassif

Avant tout, je rejoins Gideon et je vous salue, je suis très honoré d’être ici. Nous avons des désaccords avec mon ami Gideon mais je veux commencer par ce sur quoi nous sommes d’accord : ce qui se passe à Gaza n’est pas une guerre mais un génocide méticuleux, sadique. Et, en Cisjordanie, il s’agit d’un nettoyage ethnique. Je suis également d’accord sur le fait que Netanyahou doit partir, qu’il est un criminel de guerre et contre l’humanité. Mais il est le produit de l’occupation et de la politique israéliennes.
A contrario, je ne suis pas d’accord avec Gideon sur ce point : en tant que communiste et économiste marxiste, je voudrais analyser la contradiction qu’il y a entre la volonté d’une majorité d’Israéliens de libérer les otages et celle d’exterminer tout ou partie de la population de Gaza. Dans les grandes manifestations qui ont eu lieu dans ces dernières années, et a fortiori ces derniers mois, il est vrai que la préoccupation est de libérer les otages et les soldats, mais pas le sort de la population palestinienne.

N’existe-t-il personne qui dénonce le génocide en Israël ?


Ofer Cassif

Si, il existe une minorité en Israël, et les communistes, qui rassemblent juifs et Palestiniens, en font partie, qui dénonce à la fois le génocide et soutient la libération des otages. Et cette minorité va grandissant : d’abord très réduite, elle représente aujourd’hui un tiers environ des manifestants. Tous les samedis soir, nous manifestons en tenant des photos des enfants de Gaza tués par Israël.
Nous étions très peu au début, nous sommes maintenant des milliers. De plus en plus de personnes nous rejoignent, y compris des familles d’otages. Avec le parti communiste, la coalition Hadash et 70 organisations pour les droits humains, nous avons fondé le Partenariat pour la paix (PPP), qui ne cesse de gagner en force. Je ne me fais pas d’illusion : je sais bien que ces gens qui nous rejoignent ne sont pas tous des communistes, révolutionnaires et antisionistes, mais ils comprennent qu’il y a une contradiction et qu’il va falloir choisir un côté : soit tout le monde meurt, soit on trouve une alternative. Je citerais Gramsci en disant qu’il faut « allier le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté ».

Qu’en est-il pour vous de la solution à un ou deux États ?


Ofer Cassif

Je suis sur ce point très important en désaccord avec Gideon : je continue de penser, avec le Parti communiste israélien, que la seule solution est celle à deux États. Et voici pourquoi : Gideon a dit que la majorité des Israéliens – encore plus les colons – ne sont pas prêts pour une solution à deux États. Mais ils ne le sont pas non plus pour un État ! Il faut en effet démanteler le sionisme et s’opposer à toute forme de suprématie : une solution à deux États est une réponse, un instrument en ce sens.
Pour le dire autrement, démanteler le sionisme ne permettra pas de libérer les Palestiniens : c’est l’inverse. Enfin, ce qui se passe à Gaza est probablement l’un des pires crimes dont l’humanité ait fait l’expérience. Les Palestiniens n’ont pas le temps d’attendre, l’urgence est absolue. Il faut la fin immédiate du génocide et un État palestinien dans les frontières de 1967, pour avoir enfin la paix et la justice pour tous. La libération implique la résistance des Palestiniens, celle au sein d’Israël, mais aussi la pression des sociétés civiles, des Européens, qui doivent sanctionner, boycotter Israël.

Quelles sont les pistes, sur quoi peut-on s’appuyer pour obtenir cette paix ? En un mot, où réside l’optimisme pour le futur de la société israélienne ?


Gideon Levy

C’est la question la plus difficile. Je veux ajouter un mot à ce qu’a dit Ofer. Oui, il y a besoin d’un soutien international, il est important de ne pas tomber dans le piège de la manipulation israélienne qui associe toute manifestation pour la Palestine à de l’antisémitisme. L’antisémitisme existe partout dans le monde et il faut absolument le combattre. Des antisémites utilisent n’importe quel prétexte pour combattre le judaïsme et Israël, mais l’antisémitisme est utilisé pour paralyser les résistances. C’est une question de conscience : on peut critiquer Israël et être opposé à ce génocide sans être antisémite.


Quant à l’optimisme, peut-être qu’Ofer en a plus que moi, mais de voir ce soir un tel rassemblement me rend optimiste. Les sources d’espoir viennent de la communauté internationale et des gens qui se mobilisent, car je ne crois pas que les Israéliens vont se réveiller un jour en se disant : « Oh, l’occupation et l’apartheid, c’est mal. » Mais le fait que nous soyons tous là pour continuer à nous battre montre que nous restons optimistes.
Dans les années 1980, qui aurait prédit que l’apartheid en Afrique du Sud, l’Union soviétique et le mur de Berlin allaient tomber ? Pourtant, cela s’est produit. Parfois, on fait face à un arbre devant soi qui semble solide, mais il est pourri à l’intérieur. Et qu’y a-t-il de plus pourri que l’occupation israélienne ? Laissez-moi vous dire que comme nous le savons dans notre région du monde, il faut être suffisamment réalistes pour croire aux miracles.

Ofer Cassif

Je suis totalement d’accord avec ce qu’a dit Gideon : l’antisémitisme est un crime, mais l’antisionisme est un devoir. Pourquoi j’ai toujours de l’espoir ? Car, avec votre aide, il est possible de changer la société israélienne. Et ce qui me rend encore plus optimiste, ce sont les objecteurs qui refusent de servir dans l’armée et de commettre ces crimes et qui sont de plus en plus nombreux.
Lorsque j’ai été emprisonné pour avoir refusé de servir, j’étais seul. Aujourd’hui, ils sont tellement nombreux qu’il n’y a plus assez de cellules pour les enfermer. Je vais terminer avec une phrase similaire à celle de Gideon. Comme l’a dit Che Guevara : « Soyez réalistes, exigez l’impossible. »

 

 

 
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