Gaza : « Les pays arabes, les Européens et les Américains ont été d’une lâcheté totale », dénonce Leïla Shahid
Vadim Kamenka
L'Humanité du 05 octobre 2025
| Une bombe israélienne vient de tomber sur des maisons à Gaza, le 26 septembre 2025.© REUTERS/Ebrahim Hajjaj |
Depuis deux ans, la bande de Gaza est soumise à un génocide. Leïla Shahid, qui condamne l’assassinat de civils israéliens le 7 octobre 2023, dénonce la passivité de la communauté internationale depuis deux ans, incapable d’obtenir un cessez-le-feu.
Deux ans plus tard, quel regard portez-vous sur ce triste anniversaire du 7 Octobre ?
Leïla Shahid
C’est une catastrophe à tous les niveaux. Une catastrophe, car l’attaque du Hamas a visé des militaires mais aussi des civils, dont des femmes et des enfants qui habitaient dans les kibboutz. Ils n’avaient rien à voir avec l’armée d’occupation israélienne. C’est ce qui m’a le plus touchée et horrifiée.
Je me suis toujours opposée aux meurtres perpétrés par n’importe quel groupe contre des civils. Il s’agit d’assassinats. Je ne comprends pas comment le Hamas peut le justifier. La Cour pénale internationale devra les juger un jour pour crime de guerre.
Mais pour l’heure, la réaction du gouvernement israélien, qui se déchaîne contre la bande de Gaza et commet un génocide, démontre que le 7 Octobre a été une aubaine pour tout détruire. Pourquoi, sinon, bombarder des écoles, des hôpitaux, des musées, des sites archéologiques ? Pourquoi faire tomber des immeubles entiers où résident des civils ? Il ne s’agit pas de tunnels.
Dans l’histoire de la Palestine, c’est sûrement une des pires périodes. Sur le plan humain, c’est un cataclysme. Le monde entier a les yeux rivés sur les images de la télévision et voit des enfants mourir de faim, des personnes âgées semblables à ceux sortant des camps de concentration en 1945. La communauté internationale a été d’une lâcheté totale et j’inclus les pays arabes, les Européens et les Américains.
Vous évoquez la lâcheté des gouvernements. Aucun cessez-le-feu n’a abouti et les rares avancées résident en une récente reconnaissance à l’ONU de la Palestine par une dizaine de pays et un projet de Donald Trump qu’on présente comme un « plan de paix ». Est-ce suffisant ?
Leïla Shahid
D’abord, je suis profondément choquée qu’aucun cessez-le-feu n’ait été instauré pour arrêter un massacre qui dure depuis deux ans. Je crois malheureusement que c’est un indice de ce qu’est devenu le monde politique international aujourd’hui. Mais je vais être en désaccord avec vous.
La reconnaissance de l’État de Palestine, elle a déjà été faite à plusieurs reprises. En 1982, François Mitterrand avait prononcé un discours devant la Knesset, le Parlement israélien, réaffirmant la solution à deux États dont un État palestinien. Valéry Giscard d’Estaing, qui a ouvert un bureau de l’OLP à Paris, en 1975, a rappelé le droit à l’autodétermination du peuple palestinien. Jacques Chirac a parlé d’un État palestinien.
La reconnaissance un peu pompeuse, le 22 septembre aux Nations unies, n’était pas le résultat du terrible génocide. Le résultat, c’est le retour du peuple palestinien sur la scène internationale. Avec 66 000 victimes, plus de 150 000 blessés et des milliers d’estropiés dont des enfants, le prix est inhumain.
Les Palestiniens sont occultés depuis 1947. À l’époque, le pays était habité en majorité par des Palestiniens. Il y avait bien sûr la communauté juive de la Palestine qui, elle, n’était pas sioniste. Cette communauté d’orthodoxes qui sont des pratiquants considérait qu’un État devait se constituer avec l’arrivée du Messie.
Ce gouvernement israélien, qui est sûrement l’un des pires depuis la fondation de l’État d’Israël, a imaginé qu’en interdisant les journalistes étrangers d’entrer à Gaza, il n’y aurait pas d’images. Mais ils ont oublié que de nombreux journalistes travaillent sur place avec la presse internationale depuis des années. Avant même cette offensive de l’armée israélienne, accéder à Gaza était extrêmement difficile. L’enclave a déjà subi quatre guerres ces vingt dernières années. Grâce à ces journalistes, les gens ont pu assister à la réalité de Gaza : enfants estropiés, bébés qui meurent de faim.
Mais il ne faut pas oublier que l’armée israélienne fait la même chose en Cisjordanie. La seule raison pour laquelle ils ne peuvent pas la bombarder, c’est que 700 000 colons vivent entre les villages palestiniens. Benyamin Netanyahou leur a permis de construire de nouvelles colonies.
À la place, l’armée s’en prend aux camps de réfugiés comme à Jénine, Tulkarem, Naplouse, mais pas aux villes. Comme s’il avait compris que la révolution palestinienne, depuis sa naissance en 1964, était l’initiative des réfugiés expulsés en 1948.
Pourquoi, au bout de deux ans, la guerre se poursuit-elle dans la bande de Gaza ?
Leïla Shahid
La guerre continue car nous sommes dans une situation classique de colonialisme. L’armée israélienne réoccupe 80 % de la bande de Gaza qu’Ariel Sharon avait évacuée. Ce criminel, qui a perpétré énormément de massacres dont Sabra et Chatila au Liban, avait retiré l’armée de la bande de Gaza et les colons en 2005. L’ancien général voulait éviter de perdre davantage de soldats pour protéger les colons. Mais Sharon lui-même a compris qu’il ne fallait pas occuper Gaza, qui a la plus grande densité au monde.
Aujourd’hui, Benyamin Netanyahou affirme vouloir nettoyer le territoire du Hamas, c’est de la folie. Cette organisation est un mouvement social, politique, militaire, idéologique qui fait partie de la société. Ce n’est pas un parti politique avec une carte d’appartenance. Plus on tue de Gazaouis, plus on les pousse dans les bras du Hamas.
Vous imaginez le sentiment de vengeance lorsque vos enfants, vos parents, vos cousins, vos voisins sont exterminés par ces bombardements ? Malgré la différence de rapport de force sur le plan militaire, l’armée israélienne paye un lourd tribut. Plusieurs officiers israéliens refusent d’aller servir en disant : « Ce n’est pas notre guerre. »
Néanmoins, le Hamas souhaite un compromis depuis le début des négociations lancées avec le Qatar et l’Égypte comme intermédiaires. Il y a plusieurs mois, le mouvement était prêt à signer un cessez-le-feu pour libérer les otages et arrêter les attaques. Mais c’est Benyamin Netanyahou qui n’a pas voulu. Car il s’agit de son seul moyen de rester au pouvoir et d’éviter les tribunaux.
Le plan présenté en début de semaine par Donald Trump est-il porteur d’espoir ?
Leïla Shahid
Je récuse totalement l’expression de « plan de paix ». Je suis scandalisée que la presse soit entrée dans le jeu du président des États-Unis. Donald Trump est un immense irresponsable, inculte et un grand danger pour la paix dans le monde.
Les 20 points n’ont rien de très spécial et ce n’est même pas un plan. Et surtout pas un plan de paix. C’est prendre l’opinion publique pour des imbéciles. Il n’y a pas une référence au droit international qui a déjà défini les deux États et l’autodétermination du peuple palestinien.
Aucune consultation n’a eu lieu en amont avec la partie palestinienne. Comment cela peut-il être un plan de paix si on ne demande son avis qu’à l’autorité israélienne ? Trump a négocié avec Netanyahou mais ne l’a pas fait avec les Palestiniens, ni avec les États arabes à qui il a demandé d’intervenir. C’est un mépris qui relève du racisme à l’égard de la partie arabe. Il pense que les Palestiniens, les Qataris et les Égyptiens ne sont pas capables de réfléchir sur un vrai plan de paix ? Ce conflit vient d’un processus de décolonisation.
La manière dont il parle des Palestiniens me choque énormément. Si nous avons préservé quelque chose de notre lutte de soixante-dix-huit ans, c’est notre dignité. Lorsque vous devenez apatrides, pauvres, jetés dans un camp, et que vous n’avez personne pour vous protéger, ni gouvernement, ni État, vous faites la révolution. Une population entière qui était humiliée et niée dans son existence s’est relevée et a fondé un mouvement de lutte armée. Elle a décidé d’aller se battre au nom de la décolonisation de la Palestine.
Ce plan évince-t-il totalement les Palestiniens ?
Leïla Shahid
Ni l’Autorité palestinienne, ni le Hamas, ni d’autres organisations palestiniennes ne font partie de la direction de Gaza imaginée par Donald Trump. Que représente-t-il pour décider à la place des Palestiniens ? Tous les mouvements de la société palestinienne doivent être parties prenantes : le Front populaire de libération (FPLP), le front démocratique (FDLP), les communistes (PPP), le Fatah, les indépendants et le Hamas.
Ce comité international n’a aucune légitimité pour imposer à tous ces mouvements qui font l’histoire contemporaine de la Palestine une nouvelle forme de colonialisme. Il y a une très bonne expression anglaise qui résume la situation : « Damned if you don’t, damned if you do. » C’est un drame si vous le refusez et c’est un drame si vous l’acceptez.
Car ils évoquent enfin un cessez-le-feu, le retour de l’aide humanitaire alors que la population meurt de faim. Mais c’est à l’Assemblée générale des Nations unies et au Conseil de sécurité d’imposer un cessez-le-feu.
Quel rôle peut jouer aujourd’hui l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ?
Leïla Shahid
Je suis de la génération de l’OLP. Je suis née en 1949, un an après la Nakba, de deux parents qui sont tous les deux nés en Palestine. Mon père à Saint-Jean-d’Acre et ma mère à Jérusalem. Mon grand-père était très impliqué dans la lutte anticoloniale britannique. Il n’a combattu ni les Israéliens ni les juifs, il a combattu les Britanniques, qui avaient promis un foyer national juif en Palestine.
En tant qu’homme politique de l’époque, il voyait venir cette guerre entre les juifs qui arrivaient d’Europe et les Palestiniens qui habitaient là. Et le mandat britannique, normalement, comme le mandat français au Liban ou en Syrie, devait préparer la population à l’indépendance. Ils n’avaient aucun droit de donner le pays à quelqu’un d’autre.
Or, en 1947, il y a eu le plan de partage, c’est-à-dire la résolution 181. Cette résolution dit qu’il faut créer deux États, un État juif qui s’appellera Israël et un État palestinien qui s’appellera la Palestine. Et Jérusalem doit rester un corpus separatum. Mais l’État arabe n’a jamais vu le jour.
En 1988, lorsque Yasser Arafat proclame l’État palestinien, il le déclare sur la base de la résolution 181, ça veut dire la même résolution qui légitime un État juif en Palestine. Ce n’était pas un hasard. Nous avons voté la reconnaissance d’Israël en 1988 au Conseil national palestinien d’Alger. Eux n’ont jamais reconnu la Palestine. L’État proclamé porte seulement sur 23 % du territoire du mandat où habitent les Palestiniens : Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est.
Pourtant, le plan de partage donne aux Palestiniens 54 % de la Palestine mandataire et nous avons reconnu à l’État d’Israël 77 % du territoire. Arafat voulait mettre un terme à la guerre par le compromis. Sauf que personne n’a aidé le président Arafat et le peuple.
Les Palestiniens, d’ailleurs, ne pardonnent pas à Mahmoud Abbas d’avoir accepté cette humiliation depuis deux ans. En tout cas, je ne lui pardonne pas. Même si le rapport de force n’est pas égal, on doit se battre pour préserver sa dignité, son droit d’être un peuple libre. La seule chose qu’il a réalisée, c’est cette rencontre à New York avec Macron et Mohammed Ben Salmane. Et cette initiative n’a rien changé au génocide, alors qu’on la présente comme un changement historique.