Les rats ... quittent bien le navire !

Publié le par FSC

Délocalisation boursière dans l’ingénierie médicale

Technologie Les salariés de GEMS, qui ont développé un logiciel de suivi des doses de rayons X reçues par les patients, voient leur activité partir en Inde, alors qu’elle est largement bénéficiaire.

Découvrir son licenciement via un simple tract syndical. Fin octobre, c’est ainsi que les ingénieurs et commerciaux de General Electric Medical Systems (GEMS) ont appris que leurs 32 postes basés à Strasbourg (Bas-Rhin) étaient voués à disparaître. Sur ce site chargé de la recherche, du développement et de la maintenance du logiciel DoseWatch permettant de suivre les quantités de rayons X reçues par les patients très exposés et de les analyser, par exemple en cas de radiothérapie, cette décision suscite l’incrédulité.« Nous équipons 1 600 hôpitaux à travers le monde. Nous avons réalisé 61 millions d’euros de bénéfices en 2024 dans l’Hexagone où nous sommes numéro 1. Notre produit engrange des marges positives depuis super longtemps, mais on nous parle de délocalisation à Bangalore, en Inde, au nom de la compétitivité », s’étrangle Stéphane (1), ingénieur travaillant au sein de l’entité alsacienne.

Pour expliquer ce choix ont été évoqués pêle-mêle par la direction : le protectionnisme de l’Europe et de la Chine, les conflits un peu partout dans le monde, le coût des matières premières…« Comme il s’agit d’un logiciel, on a un peu de mal à comprendre, glisse Jean-Christophe Claisse, le secrétaire de la CGT GEMS.Ils énumèrent tous les risques possibles. Mais on sait qu’il y a beaucoup de fausses excuses pour permettre de cracher un maximum de dividendes pour les actionnaires. Être rentable ne suffit plus, il faut être hyperrentable. »

Ces suppressions d’emplois prévues pour début 2026 s’inscrivent dans un PSE plus large de 59 postes qui va également concerner un service d’ingénierie de mammographie à Buc (Yvelines) où se situe aussi le siège de GEMS. Dans cette quête effrénée de profit, le groupe avait déjà procédé à 192 licenciements en 2021. Pourtant, GE Healthcare, dont GEMS est l’émanation française, interrogé par Ici, assure que sa« présence en France demeure stratégique et joue un rôle fondamental dans (sa) mission d’améliorer l’accès aux soins et le parcours patients à travers le monde ». Contacté parl’Humanité, le groupe n’a pas donné suite.

Si l’annonce est très mal vécue, c’est qu’elle touche en plus une corde sensible chez certains salariés qui ont participé au développement de ce logiciel depuis le début. Baptisé dans un premier temps Serphydose, il avait été créé en 2010 par un radio-physicien de l’hôpital de Strasbourg et deux stagiaires pour assurer le suivi de la dose de rayons X afin de veiller à ce que les patients ne soient pas surexposés et brûlés. GE Healthcare l’avait racheté l’année suivante.« Le marché a beaucoup grossi mais nous restons numéro 2 mondial, appuie Camille (1), ingénieure présente depuis les prémices de l’aventure.Je vis ce licenciement avec un fort sentiment d’injustice parce que nous avons contribué à faire grandir ce logiciel. On a mis tout notre cœur dans ce produit qui a du sens. Nous ressentons aussi une forme de négation de nos compétences. »

la sécurité des données de santé pourrait être mise à mal

À Strasbourg, depuis 2020 les départs non remplacés avaient déjà fait monter la pression :« Il y a eu des burn-out, des alertes pour risques psychosociaux…souligne Jean-Christophe Claisse.Au final, le business se fiche de savoir où a été développé le logiciel, s’il va survivre ou pas. Si DoseWatch perd des parts de marché, ils pourront toujours racheter le numéro 1 mondial… »La nouvelle est d’autant plus dure à digérer que huit personnes verraient leur licenciement retardé pour assurer un transfert des connaissances vers l’équipe indienne. Les conditions mêmes de ce qui s’apparente à une délocalisation boursière posent question :« Sur place, ils vont se focaliser sur la maintenance du logiciel. La recherche et le développement de DoseWatch seront complètement abandonnés, déplore Sacha (1), ingénieur.Pourtant, lors des appels d’offres, on constate que les hôpitaux demandent toujours de nouvelles fonctionnalités. On ne voit pas comment le produit va survivre à ces changements. Certains d’entre nous ont des diplômes médicaux que n’ont pas nos collègues indiens. C’est un exemple de sabotage de plus de notre industrie. »

Sans compter qu’avec cette délocalisation la sécurité des données de santé pourrait aussi être mise à mal.« L’équipe en Inde travaille déjà sur le transfert de ces données sensibles actuellement stockées sur les serveurs hospitaliers vers le cloud d’Amazon Web Services, donc un hébergeur américain : c’est l’un des objectifs de GE depuis des années, souligne Stéphane (1).On sait que cette démarche suscite des craintes du côté des clients européens et japonais sur le maintien de la confidentialité. »

(1) Les prénoms ont été changés.

par  Cécile Rousseau
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