La pression sociale monte chez Ubisoft avec une nouvelle grève
A la peine en Bourse, le poids lourd français du jeu va essuyer un nouveau mouvement social à partir de ce mardi.Les relations sociales se sont tendues ces derniers mois entre l'état-major et les salariés.
C'était il y a un peu plus d'un an, c'était il y a une éternité. Fin janvier 2025, Ubisoft se targuait d'un« dialogue social renouvelé » au terme d'une journée que le porte-drapeau français du jeu vidéo avait qualifiée de « concertation sociale » devant « permettre à l'entreprise de retrouver sa sérénité ». Des mots soigneusement choisis, alors que le groupe avait connu une grève nationale de trois jours en octobre 2024. Un fait rare dans l'industrie et une première pour Ubisoft depuis sa création en 1986.
Las, le climat social s'est de nouveau tendu ces dernières semaines. A l'appel des sections syndicales tricolores du groupe - le Syndicat des travailleurs et travailleuses du jeu vidéo (STJV), Solidaires Informatique, la CFE-CGC, la CGT, Printemps écologique -, une nouvelle grève de trois jours va débuter avec des piquets de grève organisés, ce mardi, devant le siège de Saint-Mandé (Val-de-Marne), et devant les studios lyonnais, bordelais, montpelliérains et annéciens d'Ubisoft.
La raison du mouvement social ? Une nouvelle réduction en vue des journées de télétravail, sans concertation préalable avec les syndicats. Or il s'agissait déjà du motif principal de la première grève, à la suite de laquelle plusieurs accords avaient été noués. Cerise sur le joystick : l'annonce de la direction est intervenue sur fond de cure d'austérité et de départs collectifs qui toucheront la France pour la première fois.
« Enormément d'incompréhension »
Semblable sur la forme, cet « acte II » intervient dans un tout autre contexte, tant les seize mois écoulés ont pu faire mûrir les raisons de la colère chez certains salariés. « Ça n'a plus rien à voir. L'exaspération est montée d'un cran, y compris chez les managers, confie un employé. Il y a beaucoup d'incompréhension sur la stratégie et les décisions prises. » En deux ans, Ubisoft a émis quatre « profit warnings », congédié plus de 3.000 salariés, connu des échecs avec plusieurs gros jeux et vu sa valeur fondre de 85 % en Bourse.
Surtout, la ligne semble se brouiller toujours plus entre la direction et les équipes de terrain. « La transformation annoncée par Ubisoft le 21 janvier vise à ouvrir un nouveau chapitre pour le groupe, en renforçant durablement l'autonomie et la créativité des équipes au sein des 'creative houses', a réagi Ubisoft auprès des 'Echos'. Nous sommes conscients que ces évolutions, notamment en matière d'organisation du travail, suscitent des réactions fortes. […] La direction reste engagée dans un dialogue ouvert et constructif avec les employés et les représentants du personnel afin d'accompagner cette transformation et de construire un cadre de travail stable et lisible pour tous. »
Pour tenter de déminer la situation, Ubisoft a organisé mercredi une réunion en « conf call » où le PDG, Yves Guillemot, a pris la parole avant de répondre à certaines questions. Mais l'exercice est loin d'avoir dissipé les interrogations, selon plusieurs sources. « On n'a eu aucune réponse concrète. En gros, le message, c'était : 'Vous réclamiez du changement, en voilà ; et merci de voir avec vos chefs directs pour les détails et les plaintes.' C'était très maladroit », confie une source.
La veille de la réunion, le patron d'Ubisoft était passé au studio de Montreuil pour suivre l'avancée des jeux en développement. Cette venue avait déclenché, quelques jours plus tôt, un appel au débrayage de la part des trois syndicats du studio : le STJV, Solidaires Informatique et la CFE-CGC. L'initiative n'a certes pas perturbé la visite du PDG, mais elle illustre les relations sans cesse plus délétères entre les syndicats et l'état-major d'Ubisoft.
La tension sociale s'accroît aussi à l'international. De l'autre côté des Alpes, la grève sera suivie au studio milanais. Au Canada, Ubisoft a fermé, début janvier, son studio d'Halifax et a licencié tous ses salariés, alors que ces derniers venaient de voter la création d'un syndicat. Si le groupe se défend de toute corrélation, la concomitance est mal passée en interne, où certains syndicalistes l'interprètent comme une volonté de museler toute critique.
De quoi rajouter de l'huile sur le feu et nuire à l'image du groupe, qui n'avait pas besoin de cela. Mi-janvier, Marc-Alexis Côté - vétéran d'Ubisoft et ancien producteur exécutif d'Assassin's Creed - a assigné la firme en justice et lui réclame 800.000 euros pour licenciement déguisé, selon Radio-Canada. Le climat social ne semble pas près de redescendre en température.
Nicolas Richaud