« Ce que vivent les Palestiniens en Cisjordanie occupée dépasse la violence ordinaire et correspond exactement à la définition du terrorisme »
Propos recueillis par Fanny Arlandis
Le Monde du 31 juillet 2026
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| Une maison incendiée à la suite d’une attaque par des colons israéliens, à Sarra (Cisjordanie occupée), le 25 juillet 2026. JOHN WESSELS/AFP |
Arie Perliger, professeur à l’université du Massachusetts à Lowell, spécialiste du terrorisme d’extrême droite en Israël et aux Etats-Unis, revient dans un entretien au « Monde » sur les ressorts idéologiques de la violence des colons en Cisjordanie occupée et sur les responsabilités du gouvernement israélien dans sa persistance.
En Cisjordanie occupée, les attaques de colons contre les Palestiniens se sont multipliées ces derniers mois. Entre le 1er janvier et le 20 juillet, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) a recensé plus de 1 330 incidents impliquant des colons israéliens, causant des dégâts matériels et la mort de 18 Palestiniens.
De la presse à certains responsables politiques, en passant par d’anciens hauts gradés, la notion de « terrorisme juif » s’impose un peu plus chaque mois. Le 27 juillet, l’association Commanders for Israel’s Security (Officiers supérieurs pour la sécurité d’Israël), qui réunit des responsables à la retraite de l’armée israélienne, du Mossad (renseignement extérieur), du Shin Bet (renseignement intérieur), de la police et du corps diplomatique, a adressé une lettre au président américain, Donald Trump.
Elle l’exhorte à faire pression sur le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, pour endiguer « l’escalade de la violence en Cisjordanie », qu’elle attribue aux « terroristes juifs ». En décembre 2025, l’association avait déjà adressé, au ministre de la défense israélien, Israel Katz, une lettre présentée comme un « avertissement stratégique » concernant ce « terrorisme juif ».
Pour l’universitaire Arie Perliger, auteur avec Ami Pedahzur de Jewish Terrorism in Israel (« Le terrorisme juif en Israël », Columbia University Press, 2011, non traduit), ce phénomène est le fruit de la radicalisation d’une contre-culture juive religieuse implantée en Cisjordanie occupée.
Où se situe la frontière entre la violence des colons et le « terrorisme juif » ?
Arie Perliger
Ce que vivent actuellement les Palestiniens dépasse la violence ordinaire et correspond exactement à la définition du terrorisme. Il s’agit de créer un impact psychologique, d’insuffler aux Palestiniens un sentiment de peur, d’insécurité permanente, de leur faire comprendre que l’Etat d’Israël n’est ouvert à aucun compromis et qu’il leur faut renoncer à toute aspiration d’indépendance. Cette violence terrorise des communautés, des villages entiers en s’attaquant à leurs mosquées, leurs infrastructures agricoles ou économiques, en confisquant des terres ou en les agressant physiquement.
L’emploi du terme « terrorisme juif » est aujourd’hui accepté dans le pays, même si beaucoup d’Israéliens estiment que le « terrorisme palestinien » est bien pire. Le terme de « terrorisme juif » est d’ailleurs ancien. Les services de sécurité israéliens l’employaient déjà après les attaques à la voiture piégée contre des maires de Cisjordanie, dans les années 1980, perpétrées par l’organisation Jewish Underground. Les idéologies fondamentalistes qui alimentent cette violence étaient les mêmes hier qu’aujourd’hui.
Quels sont les mécanismes qui conduisent ces groupes ou ces individus à ces manifestations de violence politique ?
Arie Perliger
Ces idéologies fondamentalistes prônent un Etat juif orthodoxe et religieux ; elles rejettent une approche historique du sionisme qui promeut un Etat juif séculier et moderne. Pour ces courants, la totalité de la terre d’Israël appartient au peuple juif. Ce dernier se doit donc de contrôler la Cisjordanie occupée et Gaza par la violence, afin d’empêcher toute inclination vers la paix mais aussi et surtout pour chercher à rendre la vie insupportable aux Palestiniens, et les pousser à partir.
Pourquoi la plupart des attaques se produisent-elles à proximité des avant-postes, des colonies qui ne sont pas reconnues par le droit israélien et qui, comme l’ensemble des implantations juives en Cisjordanie occupée, sont illégales au regard du droit international ?
Arie Perliger
Ce n’est pas anodin. Les fermes isolées et les avant-postes constituent une minorité au sein du projet de colonisation, mais ils attirent souvent de jeunes hommes en marge de la société qui vivent en petites communautés sous la direction d’extrémistes. Ils sont issus de la deuxième, troisième, voire quatrième génération de colons. Ils ont quitté les colonies établies pour installer de nouveaux avant-postes ou des fermes isolées – autant d’incubateurs de radicalité.
Et à mesure que ces lieux se multiplient [86 rien qu’en 2025], la violence se déchaîne. Les actes terroristes sont perpétrés la plupart du temps par des jeunes, dans la vingtaine, voire adolescents. Il s’agit d’initiatives locales de colons partageant le même cadre idéologique et agissant de manière indépendante. Mais tous croient qu’il existe une légitimité ou une justification morale à l’usage de la violence. Ces jeunes organisent des raids contre des villages palestiniens pour semer la destruction et répandre la peur.
Opposer ces extrémistes aux autres colons ne revient-il pas à minimiser la violence systémique de la colonisation ?
Arie Perliger
En distinguant les extrémistes des autres colons [près de 500 000 Israéliens vivent en Cisjordanie occupée], je ne nie pas que l’entreprise de colonisation dans son ensemble engendre des préjudices systémiques ; je souligne simplement que la population des colons n’est pas monolithique et que la violence terroriste ou celle de justiciers autoproclamés constitue un phénomène distinct, porté par un courant idéologique minoritaire spécifique.
Ces actes de violence peuvent-ils être considérés comme marginaux ?
Arie Perliger
Absolument pas. D’abord, si les auteurs de ces actes sont des groupes très restreints – je dirais entre 5 % et 10 % des colons –, ils bénéficient du soutien d’une partie des autres colons installés en Cisjordanie occupée, qui disent être venus s’y implanter pour des raisons économiques. Une large partie de la population israélienne est disposée à tolérer ces actes violents ou, du moins, à ne pas agir fermement contre eux, car elle perçoit les Palestiniens comme une menace pour la sécurité d’Israël, même si elle ne cautionne pas pour autant la violence perpétrée par ces terroristes.
Ensuite, parce que ces idéologies représentent une menace significative pour la démocratie israélienne. Les violences perpétrées par les terroristes juifs en Cisjordanie occupée peuvent conduire à un conflit beaucoup plus large. Cela a notamment été le cas après le massacre au caveau des Patriarches commis par le colon Baruch Goldstein en 1994 [il avait ouvert le feu sur des fidèles musulmans dans la mosquée d’Hébron, tuant 29 Palestiniens et en blessant 125 avant d’être tué par des survivants], qui a donné lieu à des semaines d’affrontements.
Cela pourrait-il être le cas aujourd’hui ?
Arie Perliger
Le silence des groupes armés ne traduit aucunement une forme d’acceptation de leur part, mais s’explique par une combinaison de facteurs. L’attention se porte sur Gaza au détriment de la Cisjordanie. L’Autorité palestinienne a instauré des mesures répressives afin d’éviter toute escalade, tandis que l’armée israélienne, déterminée à empêcher toute montée de la violence palestinienne en Cisjordanie, a recouru à des opérations militaires très agressives pour ne pas avoir à gérer un deuxième (ou troisième) front en même temps que Gaza.
Sans oublier que les violences des colons ont opéré un glissement. Elles sont aujourd’hui diffuses et dispersées, quand un choc comme l’attaque perpétrée par Goldstein agissait comme un événement fédérateur suscitant une réaction collective durable.
Les violences des colons se sont-elles intensifiées depuis le 7-Octobre ?
Arie Perliger
On observe effectivement une augmentation des actes de terrorisme juif. Selon l’OCHA, qui documente les attaques de colons depuis 2006, 1 291 attaques ont été perpétrées en 2023, 1 449 en 2024, et 1 828 en 2025. Après le 7-Octobre, les colons ont eu le sentiment de bénéficier d’une plus grande légitimité et d’une plus grande tolérance de la part de l’opinion publique pour des actes de violence contre les Palestiniens. D’un autre côté, le gouvernement s’est concentré sur les guerres à Gaza et contre le Hezbollah au Liban, et a mobilisé moins de ressources en Cisjordanie occupée, où l’armée n’est de toute façon pas vraiment disposée à rétablir l’ordre ou à arrêter ces colons.
Selon un article du quotidien « Haaretz », citant des chiffres de la police israélienne, 779 dossiers ont été ouverts pour des crimes commis par des colons contre des Palestiniens en 2025, mais seulement 6,6 % d’entre eux ont abouti à des mises en examen. Que risquent réellement les auteurs de ces actes ?
Arie Perliger
Dans de nombreux cas, le système judiciaire se montre très clément, notamment parce que le gouvernement lui-même excuse ce genre d’actes. On peut même dire qu’il les encourage en leur apportant un soutien idéologique ou en faisant passer ce type de violences pour légitimes. En incluant des extrémistes comme Bezalel Smotrich ou Itamar Ben Gvir dans son gouvernement [ils sont respectivement ministre des finances et ministre de la sécurité nationale], Benyamin Nétanyahou apporte de fait un soutien tacite aux colons extrémistes.
Il ne semble pas non plus disposé à promouvoir des politiques visant à rétablir l’ordre en Cisjordanie, et ce, pour préserver sa coalition. Mais, de la même manière que l’armée et les renseignements se sont attaqués au Hamas ou à d’autres organisations palestiniennes violentes, ils sauraient faire cesser la violence perpétrée par les colons s’ils le désiraient. Ce n’est pas une question de capacité, mais bien un manque de volonté d’agir. Les oppositions au gouvernement actuel sont conscientes des dégâts que le terrorisme juif cause à l’image d’Israël, déjà ternie. En cas de victoire aux élections en octobre, qui sait, ces partis impulseront peut-être une politique différente.
