Liban. Une autre stratégie pour sortir de l’impasse

Publié le par FSC

Ziad Majed
Orient XXI du 31 juillet 2026

Washington, D.C., le 26 juin 2026. Le secrétaire d’État états-unien Marco Rubio participe à la cérémonie de signature d’un accord trilatéral entre les États-Unis, le Liban et Israël. En présence du conseiller du Département d’État Dan Holler, de l’ambassadrice du Liban aux États-Unis Nada Hamadeh Moawad et de l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis Yechiel Leiter.
Photo officielle du Département d’État / James C. Pan

 

Pris dans les rivalités entre les États-Unis, Israël et l’Iran, le Liban n’a que peu de marge de manœuvre. Mais l’accord-cadre signé le 26 juin 2026 entre Beyrouth et Tel-Aviv sous l’égide de Washington est loin d’offrir une perspective de retour à la paix et à la libération du territoire libanais. D’autres tactiques sont pourtant possibles.

Cette polarisation appauvrit le débat national en érigeant l’arsenal du Hezbollah et la supériorité israélienne en réalités indépassables. Les choix se trouvent ainsi réduits à deux formes de subordination : l’alignement sur les décisions iraniennes ou le recours à une médiation états-unienne dont les priorités coïncident largement avec celles de Tel-Aviv.


Le Hezbollah a contribué à cette impasse en conservant ses armes après la libération du Sud-Liban en 2000, au terme de vingt-deux années d’occupation et de résistance, puis en intervenant dans la guerre syrienne à partir de 2012 et, enfin, en ouvrant depuis 2023 des « fronts de soutien » à Gaza et à Téhéran. Ces décisions ont engagé un pays politiquement fracturé et plongé dans une profonde crise économique et des confrontations régionales dont le parti maîtrisait de moins en moins le rythme et l’issue.


Parallèlement, l’escalade israélienne, l’urbicide dans le Sud et la banlieue de Beyrouth, le déplacement forcé d’un million de personnes, le meurtre de plus de quatre mille Libanais et l’occupation de dizaines de villages ont confirmé la stratégie de Tel-Aviv. Elle est inscrite dans les logiques historiques israéliennes d’expansion territoriale, de nettoyage ethnique et de destruction.

Les incursions des années 1960, les invasions de 1978 et de 1982, jusqu’au siège de Beyrouth, l’établissement pendant deux décennies d’une bande frontalière occupée, la doctrine de bombardements massifs dite « Dahiyeh » en 2006, et la préparation de dizaines d’assassinats et d’opérations telles que celle des bipeurs en 2024 témoignent d’une volonté israélienne persistante de soumettre l’espace libanais à une surveillance et à une menace récurrente, tout en présentant ces offensives comme « défensives ».

Un accord asymétrique


Dans ces conditions, la prudence reste indispensable face à l’asymétrie militaire, à l’ampleur prévisible des dégâts et à l’impunité dont Israël continue largement de bénéficier. Mais toute stratégie devrait s’appuyer sur une lecture lucide des ambitions de Tel-Aviv, plutôt que sur l’illusion qu’une modification de la seule conduite du Liban suffirait à garantir la stabilité.


L’accord-cadre signé le 26 juin 2026 entre l’État libanais et Israël, sous l’égide des États-Unis, reflète à la fois cette asymétrie et cette illusion. Le retrait israélien complet, le retour des déplacés et la reconstruction des villages détruits y demeurent subordonnés au désarmement du Hezbollah, tandis qu’Israël conserve une large marge d’interprétation de ses « exigences sécuritaires » et de son « droit à agir ».
Le Liban est tenu de produire des « résultats rapides et vérifiables », alors que les engagements israéliens restent conditionnels ou flous. L’accord entérine ainsi le rapport de force issu de la guerre davantage qu’il ne contribue à l’atténuer ou à le faire évoluer.

Vance contre Rubio


Les circonstances de sa signature révèlent, par ailleurs, la concurrence entre deux démarches états-uniennes. La première, portée par le vice-président J. D. Vance et liée aux négociations entre Washington et Téhéran, reconnaît à l’Iran un rôle politique dans le règlement de la guerre au Liban. La seconde, coordonnée par son rival pour la présidentielle de 2028, le secrétaire d’État Marco Rubio, privilégie la pression exercée sur le Hezbollah et les autorités libanaises, en misant sur la supériorité militaire israélienne pour imposer un nouvel ordre politique.


Le pouvoir libanais a cherché à empêcher l’Iran de parler en son nom et à retrouver une place dans la négociation. Mais le tête-à-tête avec Israël, sous médiation exclusivement états-unienne, a surtout déplacé le centre de dépendance. La carte que Téhéran devait perdre a été confiée à Washington et, plus précisément, à Rubio et au courant de l’administration états-unienne le plus proche des positions israéliennes.


L’application de l’accord demeure dès lors incertaine. Le transfert des armes du Hezbollah à l’État suppose un compromis intérieur, lui-même tributaire des compromis irano-états-uniens. La pression militaire israélienne affaiblit matériellement le parti chiite, mais conforte aussi, au sein de sa base populaire, l’argument qui lie le maintien de l’arsenal à la perpétuation de l’occupation et d’un danger existentiel pour la communauté chiite. Le processus risque donc de rester suspendu entre des engagements libanais difficiles à mettre en œuvre et des obligations israéliennes constamment différées.


L’administration du président Donald Trump accentue encore cette fragilité. Sa conception des relations internationales privilégie la transaction, la force et une souveraineté à géométrie variable, particulièrement lorsqu’il s’agit des États et des entités les plus vulnérables. Ses positions sur Gaza, toujours soumis à l’entreprise génocidaire israélienne, le Groenland, le Venezuela ou l’Ukraine traduisent une vision dans laquelle les territoires et les populations deviennent des objets de négociation entre puissances.

Les appels adressés par Trump au président par intérim syrien Ahmed Al-Charaa pour qu’il intervienne au Liban contre le Hezbollah inscrivent, de la même manière, le pays dans un espace régional exposé à de nouveaux conflits et à des arrangements issus de la violence et de la violation du droit international.

La perspective d’une bande frontalière occupée


Le maintien d’une zone sous occupation israélienne au Sud-Liban dépasserait, par ailleurs, le cadre d’un dispositif militaire provisoire. Il prolongerait le déplacement des habitants, retarderait une reconstruction extrêmement difficile, paralyserait l’agriculture et le commerce, et placerait les terres comme les ressources hydrauliques méridionales sous une menace et un chantage permanent. Les déclarations israéliennes rapportées à l’hiver 2026 évoquaient déjà une présence d’une durée indéterminée.


Une telle dissociation territoriale prendrait rapidement, au Liban, une dimension sociale et politique inquiétante. Elle renforcerait le sentiment d’abandon d’une partie de la population, ainsi que des discours d’une autre partie présentant la guerre avec Israël et ses conséquences comme une « affaire chiite » plutôt que comme une question nationale.


Briser ce cercle vicieux nécessite l’articulation de plusieurs dynamiques. Elle associerait un dialogue libano-libanais sur les armes du Hezbollah et la stratégie nationale de défense, une négociation sur le cessez-le-feu et le retrait israélien des territoires occupés et un retour des déplacés, une coordination avec les États engagés dans la médiation entre Iraniens et États-Uniens, de même qu’une initiative diplomatique et juridique de plus grande ampleur.

Jouer la carte du multilatéralisme diplomatique et du droit


La diplomatie gagnerait parallèlement à dépasser le parrainage exclusif de Washington, sans nécessairement le contrarier. La coordination avec l’Arabie saoudite, l’Égypte, le Qatar, la Turquie et le Pakistan pourrait être complétée par des échanges avec la France, l’Union européenne, la Chine et d’autres puissances. Cette diversification offrirait certes peu de garanties immédiates, mais elle réduirait l’isolement du Liban et replacerait le retrait israélien, la reconstruction et les compensations dans plusieurs espaces de négociation.


Les relations avec la Syrie constituent un autre volet de cette politique. L’occupation israélienne de territoires appartenant aux deux pays, la délimitation des frontières dans la Bekaa et au Nord, le statut des fermes de Chebaa occupées par Israël depuis 1967, le dossier des détenus syriens au Liban, le retour des réfugiés syriens dans leur pays et les projets de développement économique appellent la mise en place d’un cadre bilatéral durable. La coopération permettrait de dépasser aussi bien l’ancienne logique de tutelle que les projets visant à faire à nouveau de la Syrie un instrument d’intervention dans les équilibres libanais.


La disposition la plus préoccupante de l’accord-cadre entre le Liban et Israël figure dans son article 13, par lequel les parties s’engagent à suspendre « les actions jugées hostiles ou préjudiciables dans les enceintes politiques et juridiques internationales ». Cette clause pourrait entraver les démarches de l’État libanais concernant le meurtre par Israël de milliers de civils, les attaques ciblées contre les secouristes et les journalistes, les destructions systématiques d’infrastructures et de villages entiers, et les dommages agricoles et environnementaux.


Sa portée apparaît d’autant plus importante que plusieurs procédures internationales ont montré qu’il était possible de contester, au moins partiellement, l’impunité dont Israël a bénéficié. Les démarches engagées devant les juridictions internationales, comme les plaintes déposées dans certains pays contre des membres de son armée, ouvrent des voies que le Liban aurait intérêt à préserver.

L’atout de la Cour pénale internationale


Une première option consisterait à relancer le débat sur l’adhésion du pays à la Cour pénale internationale (CPI). Cette démarche pourrait établir la compétence de la Cour à l’égard des crimes commis sur le territoire libanais et offrir un cadre judiciaire durable, malgré les pressions diplomatiques états-uniennes qu’elle ne manquerait pas de susciter. Mais, après tout, Donald Trump n’est pas éternel.
 

La deuxième option concerne la documentation. La constitution d’une base nationale réunissant photographies, vidéos, témoignages, rapports médicaux, images satellitaires, expertises balistiques, actes de propriété et évaluations environnementales permettrait de préserver les preuves des crimes israéliens et de préparer des dossiers susceptibles d’être utilisés devant différentes juridictions. Les publications officielles de l’armée israélienne et de ses membres pourraient également contribuer à l’identification des unités, des responsables, des lieux d’opération et des crimes commis.


Les juridictions nationales et les mécanismes de compétence universelle constituent une troisième option. Selon les législations concernées, les victimes libanaises possédant une autre nationalité pourraient déposer plainte pour les crimes commis contre leurs proches ou leurs biens. La présence de binationaux dans l’armée israélienne peut également ouvrir des possibilités de poursuites dans des pays tiers. De telles initiatives supposeraient une coordination étroite entre avocats, associations libanaises et organisations internationales, et leur portée dépasse l’éventualité d’un jugement rapide. Elles peuvent restreindre les déplacements des personnes mises en cause, accroître le coût politique des opérations militaires, préserver la mémoire judiciaire des faits et consolider les demandes de réparation.

Retrouver une capacité d’action
Le bilan des deux stratégies libanaises exclusives suivies jusqu’ici apparaît sévère. Le Hezbollah a perdu une part importante de ses capacités sans parvenir à protéger le Sud contre l’occupation et les destructions. Quant au gouvernement, il a retrouvé une place formelle dans les négociations, mais à l’intérieur d’un cadre largement déterminé par Washington et Tel-Aviv.


L’enjeu consiste donc à rassembler les instruments dispersés dont dispose le pays : la diplomatie, le dialogue national, les recours juridiques et les contacts internationaux avec tout acteur prêt à soutenir les démarches destinées à mettre fin à l’occupation israélienne. Aucun de ces leviers ne saurait, à lui seul, infléchir les dynamiques en cours. Leur articulation pourrait toutefois accroître les marges de manœuvre du Liban et contenir certaines des tensions politiques internes.

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