Patrons du CAC 40 : hors de toute sanction judiciaire !

Publié le par FSC

Histoire Populaire-Mémoire Sociale

Trente-cinq salariés se donnèrent la mort en deux ans, dans la même entreprise.
Cette entreprise fut un jour condamnée pour les avoir poussés vers la sortie, un par un, jusqu'à la mort si nécessaire.
L'homme qui la dirigeait ne passa jamais une nuit en prison.
Il s'appelait Didier Lombard.
En 2005, il prenait la tête de France Télécom, devenue depuis Orange.
L'entreprise comptait alors 120 000 salariés, fonctionnaires pour beaucoup d'entre eux, protégés par leur statut.
Lombard avait un objectif chiffré: faire partir 22 000 d'entre eux en trois ans.
Le plan portait un nom presque enjoué. NExT.
Vous ne licenciez pas facilement des fonctionnaires en France.
Alors il fallait les convaincre de partir d'eux-mêmes.
En interne, la méthode reçut un nom bien moins enjoué: la mobilité forcée.
Des techniciens furent mutés à des centaines de kilomètres de chez eux, sans égard pour leur famille, leur ancienneté, leur santé.
Des cadres commerciaux se retrouvèrent du jour au lendemain affectés à des tâches sans lien avec leur métier, ni avec vingt ans d'expérience.
Des services entiers furent réorganisés, vidés, rouverts ailleurs, dans des conditions rendant le poste invivable, jusqu'à ce que le salarié parte de lui-même.
En octobre 2006, lors d'une réunion de cadres, Lombard résuma la méthode dans une phrase qui allait le poursuivre pendant quinze ans.
En 2007, je ferai les 22 000 départs d'une manière ou d'une autre, par la fenêtre ou par la porte.
La phrase fut prise au pied de la lettre par ceux qui devaient l'appliquer.
Entre 2008 et 2009, trente-cinq salariés de France Télécom se suicidèrent.
Certains le firent sur leur lieu de travail, devant leurs collègues.
D'autres laissèrent des lettres citant nommément leur direction, leurs objectifs intenables, leur mutation forcée loin de chez eux.
Imaginez recevoir une telle lettre après l'enterrement d'un collègue, et devoir retourner au bureau le lundi suivant, sous les mêmes objectifs.
En septembre 2009, lors d'une réunion interne enregistrée, Lombard évoqua ce qu'il appela la mode des suicides.
Le mot fit scandale. Il s'en défendit ensuite, expliquant avoir été mal compris.
Mais le mal était fait, et les familles, elles, n'oublièrent rien.
Vous auriez pu croire qu'une entreprise du CAC 40, cotée en bourse, décorée pour son management, resterait à l'abri de la justice ordinaire.
Ce ne fut pas le cas.
Après une enquête de plusieurs années, portée notamment par les syndicats et l'inspection du travail, Lombard et six autres cadres dirigeants furent renvoyés devant le tribunal correctionnel de Paris.
Le procès s'ouvrit fin 2019, treize ans après le lancement du plan NExT.
Trente-neuf cas individuels furent examinés au fond: dix-neuf suicides, douze tentatives, huit dépressions graves ou arrêts de travail prolongés.
Le 20 décembre 2019, le tribunal rendit sa décision.
France Télécom, devenue Orange, fut reconnue coupable de harcèlement moral institutionnel, une qualification inédite en France, appliquée pour la première fois à une méthode de management et non à un harcèlement individuel.
Didier Lombard fut condamné à un an de prison, dont quatre mois ferme, et 15 000 euros d'amende.
L'entreprise elle-même écopa de 75 000 euros d'amende, une somme dérisoire pour un groupe pesant alors plusieurs dizaines de milliards d'euros en bourse.
Lombard fit appel.
En septembre 2022, la cour d'appel de Paris confirma sa culpabilité, confirma le harcèlement moral institutionnel comme un délit à part entière.
Mais elle allégea la peine.
Un an de prison, entièrement avec sursis.
Aucun jour de prison ferme, pour l'homme dont l'entreprise avait été jugée coupable d'avoir harcelé collectivement des dizaines de milliers de salariés, jusqu'à la mort de certains d'entre eux.
La Cour de cassation valida définitivement la condamnation en janvier 2025, dix-sept ans après les premiers suicides recensés.
Les familles des victimes, elles, n'obtinrent jamais de peine de prison ferme pour personne.
Elles obtinrent un mot, dans un jugement. Harcèlement institutionnel.
Un système reconnu coupable, un dirigeant condamné, un procès qui fit date dans le droit du travail français.
Et pas une seule nuit passée derrière les barreaux pour l'homme qui avait promis de les faire partir par la fenêtre ou par la porte.
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