Génocide à Gaza : « le Hamas veut montrer que le seul responsable de l’absence d’avancée est Israël », analyse la chercheuse Leila Seurat

Publié le par FSC

Pierre Barbancey
L'Humanité du 02 août 2026

 

Khalil al-Hayya, élu président du bureau politique du Hamas.

 

L’annonce d’un accord avec le Hamas permet à celle-ci de se présenter comme prête au compromis, estime Leila Seurat, chercheuse associée au Centre arabe de recherche et d’études politiques de Paris, docteure de l’Institut d’études politiques de Paris et auteure de l’ouvrage « Le Hamas et le monde » (CNRS éditions, 2015).

Qu’est-ce qui a permis cette avancée dans les négociations sur le désarmement ?

Leila Seurat

 

Cela fait environ six mois que les discussions ont commencé au Caire. De nombreuses propositions ont été mises sur la table. L’acceptation par le Hamas de la dernière proposition, jeudi 30 juillet, doit se comprendre au croisement de plusieurs dynamiques. L’accaparement physique de la bande de Gaza (entre 60 à 70 %), les assassinats ciblés et l’incapacité à arrêter le génocide est une première source d’explication.


La diplomatie égyptienne y a également contribué. Le mouvement n’a cependant pas succombé aux pressions des pays médiateurs, ni l’Égypte, ni le Qatar, ni la Turquie, qui auraient menacé de couper leur financement à Gaza. Le Hamas prend ses décisions en fonction de discussions avec les autres factions palestiniennes et s’engage dans des consultations aussi larges que possible.


L’Égypte – qui est impliquée directement dans le dossier de Gaza et qui a des intérêts sécuritaires et stratégiques mais aussi financiers, liés notamment à la reconstruction – a formulé plusieurs propositions notamment par l’intermédiaire de Mohammed Dahlan (en rupture de ban avec l’Autorité palestinienne (AP), aujourd’hui conseiller du président des Émirats arabes unis – NDLR).


L’idée de confier les armes au comité technocratique a alors émergé. La solution proposée – que les armes passent sous contrôle du comité national pour l’administration de Gaza – était acceptable pour le Hamas. Ceci est un point crucial puisque les armes, symbole national et point non négociable, seraient ainsi remises à une partie palestinienne et non à Israël ou à un pays occidental. Si Israël donne son accord, cela sera considéré comme une réussite pour le Hamas.


Il est néanmoins faux de dire que le Hamas a désarmé. L’accord concerne uniquement les armes lourdes et ne comprend pas à ce stade l’infrastructure des tunnels. Aussi, le mouvement inscrit la remise des armes dans un processus « par étapes » qui est celui du plan Trump. Le désarmement ne sera donc pas effectif tant qu’Israël ne se sera pas conformé à la phase 1 :

retrait des troupes israéliennes, démantèlement des milices, entrée du comité de technocrates, arrêt des assassinats et bombardements.
Par cette acceptation, le Hamas peut ainsi se présenter comme la partie prête au compromis et montrer que le seul responsable de l’absence d’avancée de l’accord est Israël. Il ouvre la porte aux parties internationales et aux médiateurs pour mettre fin aux plans de déportation et d’occupation.


Quelle est la ligne politique de l’organisation aujourd’hui ? Y a-t-il une inflexion depuis les assassinats d’Ismaïl Haniyeh et de Yahya Sinwar ?

Leila Seurat


Il n’y a pas de corrélation entre cet accord et le changement de direction à la tête du Hamas bien que Khalil al-Hayya vienne tout juste d’être élu président de son bureau politique. Pour autant, l’accord sur les armes était probablement plus facilement acceptable venant de cette figure de Gaza plutôt que d’une autre.
Khalil Al Hayya est en effet un des plus proches de Yahya Sinwar, l’« architecte » du 7-Octobre. Il dispose ainsi d’une plus grande marge de manœuvre pour procéder à de telles réévaluations par rapport à son concurrent Khaled Mechaal, dont la même décision aurait pu être interprétée dans ce cas comme un abandon du projet de libération.


Le processus d’élections internes a été particulièrement long (les résultats étaient attendus en février dernier), notamment parce que ces deux candidats étaient au coude-à-coude. Par ce choix le Hamas affiche une continuité avec le projet des attaques du 7-Octobre même si, d’après certaines sources, l’écart peut être extrêmement serré, Khaled Mechaal ayant remporté 34 voix et Khalil Al Hayya 35.


L’enjeu est moins de savoir quelle tendance l’a emporté (pro-iranienne ou celle proche des Frères musulmans) que de savoir comment le Hamas va réussir à manœuvrer dans un contexte où Israël n’entend pas mettre fin à son projet d’expansion et de déportation des Palestiniens et où l’organisation a vu sa popularité s’effondrer dans la bande de Gaza.


Quelles sont les conséquences de la guerre contre l’Iran sur le dossier de Gaza ?

Leila Seurat


Israël tente plutôt de lier son agression contre l’Iran au dossier libanais pour essayer d’obtenir le désarmement du Hezbollah. Le dossier gazaoui n’est pas directement lié. Il faut envisager de regarder les choses à rebours : c’est bien le 7-Octobre avec l’attaque déclenchée par le Hamas à Gaza qui a provoqué cette déflagration régionale.


Le caractère « Gaza-centré » de la conflictualité est tel que la riposte d’Israël est désormais perçue comme un projet expansionniste dépassant le seul périmètre de la Palestine et un danger pour l’ensemble de la région. Alors que les accords d’Abraham sont rétrospectivement perçus comme des outils israéliens de domination de la région, l’idée qui domine désormais est qu’Israël tente d’imposer ses ambitions impériales en passant par la guerre.



Le Hamas a-t-il une influence en Cisjordanie ?

Leila Seurat

 

Si le soutien dont bénéficie le Hamas a considérablement diminué à Gaza, l’organisation reste très populaire en Cisjordanie. La libération des prisonniers obtenue dans les accords d’échange joue pour beaucoup. Il est pourtant difficile d’estimer ses forces, qui ne dépassent pas les 300 combattants notamment à Jénine.
En 2015, certaines actions armées avaient été organisées via des recrutements effectués par des prisonniers libérés dans le cadre de l’échange du soldat israélien Gilad Shalit quatre ans plus tôt, puis expulsés vers la bande de Gaza. En 2022 une nouvelle génération de brigades armées avait émergé à Jénine mais les conditions de surveillance et d’incarcération menées conjointement par Israël et l’Autorité palestinienne (AP) n’avaient pas permis à la résistance de se consolider.


Ce discours de recrudescence du Hamas en Cisjordanie est largement une fabrication israélienne qui tente d’agiter cet épouvantail pour tuer les Palestiniens, vider les camps de réfugiés, transformer la démographie et pousser les gens au départ. C’est ce qu’il se passe actuellement : en criant haut et fort que l’AP s’est effondrée et que ce vide permet au Hamas de s’organiser en Cisjordanie, Israël mène une répression accrue, menée également par les colons, contre les camps de réfugiés de Jénine, Nour Shams, et Tulkarem.


Le Hamas a récemment appelé l’AP à cesser de compter sur Israël et à mettre fin à sa collaboration sécuritaire avec l’occupation puisque les termes des accords d’Oslo selon lesquels l’AP contrôlerait les zones A et B ne sont plus d’actualité. Il a également renforcé sa collaboration avec le Djihad islamique, appelant à un plan fédérateur qui devrait s’appuyer sur les pays arabes et islamiques pour arrêter l’occupation.


Comment le Hamas aborde-t-il les élections annoncées en Palestine au mois de novembre alors que le décret promulgué par Mahmoud Abbas n’autorise que les organisations ayant reconnu Oslo ?

Leila Seurat


Il existe un dialogue palestino-palestinien autour de la question des élections. Certes Mahmoud Abbas a annoncé que seuls les membres ayant reconnu Oslo pourront y participer, mais il n’aura pas les moyens de l’imposer.
Le Hamas y participera de manière indirecte en désignant des personnalités qui lui sont proches où en opérant des listes communes et des coalitions. Il peut aussi envisager, par exemple, de former une alliance avec Dahlan ou toute force politique opposée au Fatah de Mahmoud Abbas.


Le Hamas n’a pour l’instant formulé aucune remarque sur le décret présidentiel fixant la date au 28 novembre prochain. Cela potentiellement pour ne pas importuner les médiateurs, notamment l’Égypte, qui souhaitent parvenir à un consensus. La France a aussi beaucoup insisté sur la tenue d’élections et certains de ses représentants auraient récemment rencontré des responsables du Hamas. Toutefois on voit encore mal comment ces élections pourraient se tenir, notamment à Gaza où l’entièreté de la population a été déplacée.

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