MONDE ARABE : Mouvements féministe et ouvrier dans le contexte des transformations révolutionnaires

Publié le par FSC

Israa Abdel Hafez
Ecrivaine égyptienne
Al-Akhbar - Le 31 juillet 2026
Traduit de l'arabe par Roland RICHA

Les révolutions constituent des moments fondateurs dans l'histoire des sociétés, où les anciennes structures se désintègrent et où émergent de nouvelles possibilités de restructuration sociale et politique. Dans ces espaces fragiles, les mouvements sociaux naissent du creuset de la transformation révolutionnaire, porteurs des contradictions du passé et des espoirs de l'avenir. Cet article présente une analyse de l'interaction entre les mouvements féministe et ouvrier dans les contextes révolutionnaires arabes.

Ces deux mouvements historiques, porteurs d'un projet de libération qui s'entrecroise avec le projet révolutionnaire général, conservent chacun leur spécificité, reflet de profonds problèmes structurels dans les rapports de classe et de genre, et entre revendications partielles et libération globale.

Dans la plupart des sociétés arabes, le mouvement ouvrier organisé s'est développé sous des régimes autoritaires qui instrumentalisaient les syndicats professionnels et ouvriers comme outils de contrôle et de répression. Politisés, ces syndicats sont devenus des extensions de l'appareil d'État et des partis au pouvoir. Ce modèle bureaucratique, fondé sur des syndicats officiels, a privé le mouvement ouvrier de son indépendance, le transformant en un instrument de régulation du marché du travail plutôt qu'en un moteur de libération.
À l'inverse, le mouvement féministe s'est développé au sein de deux cadres parallèles mais distincts : l'un élitiste, lié aux projets de l'État moderne et à la modernisation imposée d'en haut, et l'autre populaire, lié aux mouvements sociaux, religieux et de gauche. 
Avant les révolutions, les deux mouvements ont subi une répression systématique et une marginalisation délibérée. Les revendications ouvrières se limitaient à un cadre économique restreint, comme l'amélioration des salaires et des conditions de travail, tandis que les revendications féministes se cantonnaient aux questions familiales et à un discours moral conservateur, empêchant ainsi l'émergence d'un projet de libération radicale.


Les travailleuses étaient confrontées à une double exploitation : en tant que travailleuses au sein de rapports de production inéquitables dans un marché du travail fragmenté et marginalisé, et en tant que femmes dans une société patriarcale qui perpétue la discrimination sexiste dans les sphères publique et privée. Cette imbrication de l'oppression de classe et de genre a engendré une situation précaire qui a relégué leurs problématiques au second plan des priorités politiques. Les revendications des travailleuses étaient également absentes de l'agenda du mouvement ouvrier traditionnel, dominé par les hommes et obsédé par l'image du chef de famille masculin, tandis que le discours féministe élitiste, déconnecté des préoccupations des classes laborieuses et centré sur les libertés individuelles et le droit civil, les ignorait. 


Cette division révélait un fossé entre les deux mouvements, reflétant un problème plus profond au sein de la pensée de libération arabe : la dissociation entre justice économique et justice sociale et de genre.


Les discours mondiaux sur les droits, qu'ils concernent les droits des travailleurs ou les droits des femmes, se sont trouvés confrontés à une réalité sociale locale complexe. Les références religieuses et culturelles, ainsi que les traditions coutumières, ont façonné le cadre des discussions sur les droits et les sources de légitimité. Il en résulte une tension persistante entre les revendications universelles et les spécificités locales, notamment en ce qui concerne les droits des femmes, perçus comme importés par les forces conservatrices, voire par certains discours nationalistes progressistes.

À l'inverse, les revendications des travailleurs ont été accusées de fragiliser l'économie nationale ou d'exacerber les conflits de classes dans les sociétés où prévalent les discours d'unité nationale et d'harmonie sociale.

Des revendications économiques aux revendications politiques : la transformation du mouvement ouvrier
Les révolutions ont marqué un tournant qualitatif pour le mouvement ouvrier. Les grèves et les manifestations, initialement centrées sur des revendications professionnelles spécifiques (salaires, amélioration des conditions de travail, etc.), se sont muées en mouvements de protestation porteurs d'un discours politique explicite s'opposant au régime en place et à ses politiques économiques néolibérales.


En Égypte et en Tunisie, des comités ouvriers indépendants, alliés à des mouvements de jeunesse et à des coalitions révolutionnaires, ont transformé les revendications économiques en outils de pression politique et en méthodes efficaces dans la lutte pour renverser le régime. Cette transformation a conféré au mouvement ouvrier un rôle central dans le mouvement révolutionnaire. Les grèves générales, telles que celles du bassin minier de Gafsa en Tunisie ou celles des cheminots et des transports publics en Égypte, ont représenté l'apogée de la pression révolutionnaire, que les régimes se sont avérés incapables de contenir. Ce rôle est toutefois resté controversé, certains acteurs politiques le percevant comme une menace pour la stabilité de la phase de transition.

L'expérience des femmes dans la révolution


Les femmes ont investi la sphère publique, jusque-là réservée aux hommes, d'une manière inédite. Elles ont participé à des sit-in et à des manifestations, et même en première ligne face aux forces de sécurité. Leur engagement ne s'est pas limité aux rôles de sympathisantes ou de victimes, mais s'est étendu à la direction de groupes, à l'organisation de la distribution de soins médicaux et de nourriture, à la couverture médiatique des événements, à la prise de parole en public et à la rédaction de déclarations politiques.


Sur les places de protestation, comme la place Tahrir en Égypte, de nouvelles formes de solidarité féministe inter-classes ont émergé, et de nouveaux discours féministes, ancrés dans l'expérience directe de la lutte, ont vu le jour. Cependant, ces acquis temporaires se sont rapidement heurtés aux tentatives de restauration de la domination masculine sur la sphère publique après la fin de la vague révolutionnaire. Les femmes ont été marginalisées sur la scène politique officielle et reléguées au rôle de symboles moraux de la révolution, au lieu d'être reconnues comme actrices politiques.


La phase révolutionnaire a également vu l'émergence de formes organisationnelles flexibles, telles que des conseils ouvriers locaux indépendants, des comités de quartier et de rue, des groupes de coordination et de soutien pour les femmes via les réseaux sociaux, et des associations de soutien aux victimes de violences politiques et sexistes. Ces formes ont transcendé les structures traditionnelles, comme les syndicats formels et les associations féminines agréées, susceptibles d'être instrumentalisées, de tomber dans la bureaucratie ou d'être contrôlées par l'État, en proposant un modèle organisationnel démocratique plus inclusif et participatif. Cependant, ces nouvelles formes ont dû faire face à d'importants défis en matière de continuité et de stabilité, sous le poids de la contre-répression, l'ambiguïté de la phase de transition et l'absence d'un programme politique clair.

Convergences, tensions et conflits


Le contexte révolutionnaire a révélé des alliances potentielles entre les deux mouvements, notamment face à l'ennemi commun que représente le système autoritaire patriarcal, mais il a également mis en lumière de profondes contradictions. Dans certains contextes, le mouvement ouvrier a soutenu les revendications féministes, comme l'ont fait certains syndicats indépendants en Tunisie lorsqu'ils ont plaidé pour l'égalité des droits successoraux. Dans d'autres contextes, les revendications se sont heurtées, en particulier lorsque les femmes ont exigé des quotas de représentation syndicale ou des mesures contre le harcèlement au travail, se heurtant à des positions défensives de la part des dirigeants syndicaux masculins.


La révolution a révélé que la libération des travailleurs est incomplète sans la libération des femmes des traditions sociales restrictives, et que cette libération ne peut se réaliser sans justice économique. Cependant, la consolidation de cette compréhension partagée est restée partielle et sporadique.


Les révolutions arabes ont constitué un moment historique d'ouverture qui a permis aux mouvements féministe et ouvrier de s'affranchir des contraintes imposées et de réexaminer radicalement les questions de libération. Cependant, ce moment demeurait fragile et précaire, car les acquis partiels se heurtaient à une violente réaction de la part de l'alliance des forces anciennes, représentées par l'État profond, les institutions religieuses conservatrices et le capitalisme local et mondial.


Par ailleurs, la relation entre les deux mouvements continuait d'osciller entre alliance tactique et séparation stratégique, en raison de facteurs historiques et structurels. La question centrale demeure : comment construire un mouvement de libération qui transcende la séparation entre l'économique et le social, et entre classe et genre ?
Répondre à cette question implique de dépasser le modèle syndical bureaucratique et le modèle féministe élitiste pour adopter un modèle organisationnel démocratique qui reconnaisse la multiplicité des identités et des expériences sans exclusion, et qui tisse des alliances horizontales fondées sur des intérêts partagés, et non sur des slogans abstraits. Il est également nécessaire de redonner toute son importance à la lutte quotidienne sur les lieux de travail et dans les quartiers ouvriers, comme école de politisation et de prise de conscience. Grâce à ce projet convergent, le moment explosif de la révolution peut se transformer en un processus de transformation révolutionnaire continu, capable de s'attaquer à l'enchevêtrement des anciennes et des nouvelles structures d'oppression.


Au milieu des transformations révolutionnaires qui ont secoué les sociétés arabes, la relation entre les mouvements féministes et ouvriers demeure une question ouverte, porteuse de la promesse d'une libération totale et des dangers de régression et d'abandon. Les révolutions, dans leurs moments les plus brillants, ont révélé que la cause ouvrière et la cause des femmes ne sont que les deux faces d'une même pièce : la condition humaine dans des sociétés souffrant d'un enchevêtrement complexe de tyrannie politique, d'exploitation économique et de domination patriarcale.


Cependant, elles ont également révélé que les revendications partielles, lorsqu'elles sont dissociées, réduites à des cadres étroits ou remises entre les mains d'une élite ou d'une bureaucratie, perdent leur force révolutionnaire et retombent dans l'orbite du système en place, expert en mécanismes de contention et de désescalade.


Les leçons tirées des expériences révolutionnaires confirment qu'aucun projet de libération radicale ne saurait se fonder sur l'effacement des spécificités des luttes ni sur leur dissolution dans un discours rigide et général. Il doit au contraire reposer sur la reconnaissance que la justice sociale est incomplète sans justice de genre, et que la libération des femmes demeure déformée si elle se cantonne à la sphère des élites sans englober leur droit à un travail décent, à un salaire équitable et à une protection contre l'exploitation sur le marché du travail.


De même, la libération des travailleurs reste incomplète si elle ignore le fait que la moitié d'entre eux sont des femmes victimes d'une double discrimination, et que les questions de production sont indissociables de celles liées à la reproduction, à la garde d'enfants et au travail non rémunéré.


Les moments révolutionnaires ont démontré que des formes d'organisation flexibles et horizontales, fondées sur une solidarité active et une participation authentique, sont les mieux à même de répondre à la diversité des revendications et de construire de véritables alliances qui transcendent les limites des syndicats et associations traditionnels. Toutefois, ces formes restent tributaires de leur capacité à se transformer d'une force de protestation explosive en une force constructive capable de formuler des programmes politiques, économiques et sociaux alternatifs, et de s'opposer aux mécanismes de contre-répression qui se reproduisent sans cesse sous de nouvelles formes. 


En définitive, la question la plus importante demeure : le mouvement féministe et le mouvement ouvrier peuvent-ils, ensemble, surmonter leurs relations tendues et intermittentes pour parvenir à un terrain d'entente organique, non pas fondé sur des alliances tactiques temporaires, mais sur une vision partagée du monde qui conçoit la libération de l'être humain de toutes les formes d'oppression de classe, de genre et politique comme un objectif indivisible ?


La réponse à cette question n'est pas purement théorique ; c'est un pari concret sur la capacité des acteurs sociaux à tirer les leçons de leur histoire, à surmonter leurs divisions et à construire un front de libération qui redéfinisse le politique elle-même – non pas comme une lutte pour le pouvoir, mais comme la pratique quotidienne de la justice et de la dignité sur les lieux de travail, dans les quartiers, dans les rues et sur les places publiques.


À une époque où le capitalisme patriarcal se reproduit sous de nouvelles formes et où les discours de fragmentation et d'exclusion gagnent du terrain, cette vision transversale de la libération demeure la perspective la plus pressante. C'est la responsabilité morale et politique qu'exige le moment de la révolution dans sa profondeur philosophique, et non pas seulement dans sa ferveur passagère. 
La révolution n'est pas un événement éphémère, mais un processus continu de politisation, de prise de conscience et de lutte. Elle n'est véritablement révolutionnaire que si elle libère pleinement, en unissant ce que les anciens et les nouveaux systèmes ont fragmenté en termes d'enjeux, de revendications et d'humanité. 


Peut-être les révolutions arabes ont-elles échoué non pas parce qu'elles n'ont pas réussi à renverser les régimes, mais parce qu'elles n'ont pas réussi à construire une alliance sociale liant la libération des travailleurs à la libération des femmes, et la justice économique à la justice de genre.

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