« Dans le sud du Liban, la reconstruction ne peut avancer sans une évaluation environnementale »

Publié le par FSC

Tribune - Ahmad El-Hajj (Hydrogéologue)
Le Monde du 07 septembre 2026
Ahmad El-Hajj est professeur des universités en sciences de l’eau et de l’environnement, spécialiste en hydrogéologie et en gestion durable des ressources en eau.

 

Plus de la moitié de la zone détruite par l’armée israélienne est vulnérable du point de vue géologique et hydrologique à la contamination des sols et de l’eau par les polluants liés à la guerre, affirme, dans une tribune au « Monde », l’expert en hydrogéologie Ahmad El-Hajj.

 

J’écris sur le sud du Liban en tant que Libanais, non pour ajouter un récit politique à ceux de la guerre, mais parce que ses habitants ont assez souffert. Depuis près d’un siècle, ils quittent leur terre sous l’effet des occupations, avant d’y revenir pour reconstruire. Aujourd’hui, une question plus fondamentale se pose : la terre elle-même sera-t-elle encore en mesure de les accueillir ?


Depuis le déclenchement de la guerre au mois de mars, les forces israéliennes sont de nouveau présentes dans de vastes portions du sud du Liban. La zone principale, désignée ici comme la « zone occupée », couvre 464,92 kilomètres carrés et comprend 63 villages où vivaient quelque 156 160 personnes. Une « zone adjacente » de 59,10 kilomètres carrés et 12 villages comptait environ 34 700 habitants. Au total, la « zone de guerre » couvre 524,02 kilomètres carrés et englobe 75 villages, soit environ 190 860 résidents permanents avant la guerre, sur près de 5 % du territoire libanais.


Au 18 août, notre base de données locale, établie à partir de données municipales et d’images satellitaires comparées avant et après la guerre, recensait la destruction totale de 66 956 logements dans la zone occupée et de 2 500 dans la zone adjacente. S’y ajoutaient 12 239 unités commerciales et industrielles détruites dans la première zone et 325 dans la seconde. A l’échelle de l’ensemble des villages, cela représente environ 78 % des logements et 85 % des unités non résidentielles, tandis que 93,5 % de la population a été déplacée.


Ces chiffres ne disent pourtant pas tout. Derrière chaque maison détruite se trouvaient un réseau d’eau, un puits ou un réservoir, une route, un champ ou un verger. Sous ces infrastructures, il y a surtout un sol dont les propriétés géologiques et hydrogéologiques déterminent la circulation de l’eau et le devenir des substances qui peuvent l’atteindre.

Contentieux frontalier


Ces 524 kilomètres carrés ne sont donc pas seulement un espace détruit : c’est un territoire dont une partie importante de la population tirait sa subsistance. Selon les données d’occupation des sols de 2017, environ 38 % de cette superficie étaient agricoles, soit près de 199 kilomètres carrés, dont quelque 3 873 hectares d’oliveraies ; les forêts en couvraient environ 21,3 %. Le déplacement prive ainsi les habitants non seulement d’un logement, mais aussi de l’accès à la terre, à l’eau et à des revenus parfois transmis de génération en génération.


Cette guerre n’a pas commencé dans le vide. Depuis le redécoupage des frontières au lendemain de la première guerre mondiale, le sud du Liban vit au contact de conflits successifs : guerre de 1948, guerre de 1967 et occupation israélienne des fermes de Chebaa, invasions de 1978 et 1982, « zone de sécurité », guerres de 1993 et 1996, jusqu’au retrait israélien de la majeure partie du Sud en 2000. Ce retrait n’a toutefois pas mis fin au contentieux frontalier. Le Liban continue de contester treize points le long de la « ligne bleue » [frontière entre le Liban, Israël et la Syrie tracée en 2000 par l’Organisation des Nations unies], les violations et les incidents se poursuivant. Depuis octobre 2023, le Sud est entré dans un nouveau cycle de guerre et de déplacements, suivi d’une nouvelle escalade en mars 2026.


A travers toutes ces périodes, les habitants sont revenus sur la même terre. Aujourd’hui, la question n’est donc plus seulement de savoir comment reconstruire ce qui a été détruit, mais si l’environnement qui rend cette vie possible est encore apte à les accueillir.

Vulnérabilité élevée


Au-delà des destructions visibles, nous avons évalué la vulnérabilité environnementale potentielle du territoire face aux polluants liés à la guerre, en croisant les caractéristiques des sols avec les propriétés géologiques et hydrogéologiques contrôlant leur infiltration et leur transfert. L’analyse fait apparaître une vulnérabilité élevée sur 62,6 % de la zone de guerre, intermédiaire sur 35,8 % et faible sur 1,5 %. Cette carte ne mesure pas une pollution et ne prouve pas une contamination : elle identifie les secteurs où le risque justifie des prélèvements, des analyses et, si nécessaire, des mesures de traitement et de surveillance.
 

L’eau en donne une illustration concrète. Avant la guerre, le système d’Al-Wazzani fournissait au moins 12 000 mètres cubes d’eau par jour, celui de Taybeh desservait quelque 77 800 habitants et le principal puits de Chaqra alimentait plus de 17 000 personnes. En avril 2025, 26 stations de pompage et 28 réseaux de conduites avaient été endommagés dans les gouvernorats du Sud et de Nabatiyé ; quelque 150 000 personnes restaient privées d’eau à domicile, ainsi que plus de 30 villages hors du réseau public.


La Banque mondiale estimait alors à 356 millions de dollars [306 millions d’euros] les dommages au secteur de l’eau, de l’assainissement et de l’irrigation, à 171 millions les pertes économiques et à 508 millions les besoins de relèvement et de reconstruction. Avec la reprise de la guerre en 2026, de nouvelles infrastructures ont été touchées, y compris certaines en cours de réparation. Reconstruire les réseaux ne suffira donc pas : il faudra aussi vérifier ce qui est arrivé aux sols et aux ressources en eau.


La reconstruction ne peut avancer sans évaluation environnementale. Avant de réutiliser les terres ou certaines ressources en eau, il faut vérifier l’état des sols et des eaux de surface et souterraines, analyser les sites à risque et assurer un suivi dans les secteurs les plus vulnérables. La carte de vulnérabilité peut guider ces priorités, sans se substituer aux vérifications de terrain. L’objectif n’est pas de présumer que les terres sont contaminées, mais de ne pas les déclarer sûres sans l’avoir établi.


Le sud du Liban a assez souffert. Revenir ne signifie pas seulement reconstruire des maisons, mais retrouver une terre habitable, une eau sûre et la possibilité de vivre dignement chez soi. Garantir à ses habitants le droit de rentrer et d’y vivre en sécurité et dans la dignité, dans le respect du droit international, n’est pas une promesse pour l’après-guerre : c’est la condition de tout avenir.

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