« Je me suis retrouvée avec 150 euros pour vivre, ça peut arriver à n’importe qui » : Audrey, de bénéficiaire à bénévole du Secours populaire

Publié le par FSC

Nadège Dubessay
L'Humanité du 10 septembre 2026

L’exemple d’Audrey le montre bien : un accident de la vie et tout peut basculer : « Dans mon frigo, il n’y a pas un aliment qui ne soit pas discount », confie-t-elle.
© Jean-François FORT / Hans Lucas via AFP

 

Revenus insuffisants, privations, vie à découvert… « La précarité s’installe durablement » en France et pour quatre Français sur dix (40 %), les revenus ne suffisent pas à couvrir l’ensemble des dépenses, une tendance en forte hausse révèle le 20e baromètre du Secours populaire français, dévoilé ce jeudi 10 septembre.
Tout a basculé il y a trois ans. Audrey vit alors dans sa belle et grande maison, à Wattrelos (Nord), commune frontalière avec la Belgique, limitrophe de Roubaix. Elle élève seule son fils, qu’elle a fait seule aussi, en Belgique. Le gamin fréquente une école publique belge, à deux pas de là. Comme ça, « il pourra choisir la double nationalité », explique la maman.


Elle est auxiliaire parentale – elle garde quatre jeunes enfants à domicile – et famille d’accueil. Aude, trisomique, hyperactive avec des troubles autistiques, est arrivée dans la famille à l’âge de 3 ans. « C’est pour elle que j’avais choisi cette grande maison, pour qu’elle puisse avoir une chambre au rez-de-chaussée. » À 22 ans, Aude, qui a des désirs d’indépendance, va vivre dans un foyer. « Elle y était très bien, elle revenait à la maison tous les quinze jours. »


Avec des revenus qui tournent autour de 4 000 euros par mois, Audrey vit très confortablement. Elle est heureuse : son métier, pour lequel elle se donne sans relâche, c’est une vraie passion. Tout l’univers qu’elle avait construit s’effondre pourtant brutalement. « Je commençais à avoir des problèmes de santé. En plus d’une polyarthrite, on m’a découvert une fibromyalgie et j’ai développé des tremblements essentiels (involontaires et incontrôlables, NDLR). » En avril 2023, Audrey se retrouve en invalidité totale. Impossible pour elle de garder des enfants, « je ne pouvais plus les porter ».

« La précarité, ça peut arriver à n’importe qui »


Audrey peut encore tenir grâce à ses économies, même s’il faut verser chaque mois presque 1 000 euros de remboursement du crédit de la maison. Des mois passent et la pension d’invalidité n’est toujours pas versée. « Je me suis retrouvée avec 150 euros pour vivre. » Les impayés s’accumulent, les courriers des huissiers aussi. Elle se résout à vendre sa maison. Au même moment, Aude décède.
« Elle s’est étouffée en mangeant, c’est fréquent chez les trisomiques. » Audrey s’écroule. En plus de l’immense chagrin, il faut manger, continuer à élever son fils. « Une amie m’a parlé du Secours populaire. Ce n’était pas facile de franchir la porte. Quand on a été aidante toute sa vie professionnelle, on ne sait pas demander de l’aide. »


Là, elle rencontre des bénévoles « d’une grande gentillesse, qui m’ont aidée à me relever ». Un temps, elle est hébergée par des tiers. Grâce à l’argent de sa maison vendue, elle trouve un petit appartement en location et rembourse ses dettes – banque, cantine, sorties scolaires… Ce n’est qu’un an plus tard que sa pension invalidité sera enfin perçue. Audrey commence à remonter la pente. Mais elle n’oubliera jamais cette période de très grande précarité. « Ça peut arriver à n’importe qui, souffle-t-elle. Le plus dur, ça a été de ne rien pouvoir acheter à mon fils, même pas un sac de billes », dit-elle dans un sanglot.


L’exemple d’Audrey le montre bien : un accident de la vie et tout peut basculer. Les récents incendies l’ont tragiquement rappelé. Ce jeudi 10 septembre, le Secours populaire français (SPF) dévoile sa nouvelle édition du baromètre Ipsos sur la pauvreté – précarité en France et en Europe. Réalisée auprès de 10 000 adultes dans dix pays, l’étude dresse un état des lieux. « Les résultats dessinent un panorama aussi sombre que celui des années 2022-2024, marqué par des revenus insuffisants, des privations qui s’aggravent et une précarité qui s’installe durablement, en France comme partout en Europe », note le SPF.

Pour quatre Français sur dix, les revenus ne suffisent pas à couvrir l’ensemble des dépenses


Plus d’un quart des Français sont concernés (26 %) par la précarité, tandis que la part de ceux qui estiment avoir une « bonne situation » atteint son plus bas niveau depuis 2022 (15 %). Parmi les personnes en situation de précarité, trois sur quatre évoquent des revenus insuffisants (77 % contre 71 % en 2025). Ils ne sont qu’un Français sur deux à parvenir à mettre de l’argent de côté, et seulement « un peu ». Un tiers peine à boucler son budget, et deux sur dix vivent à découvert (18 %, en hausse de 3 points par rapport à l’année précédente).


Cette précarité touche aussi les travailleurs : pour quatre Français sur dix (40 %), les revenus ne suffisent pas à couvrir l’ensemble des dépenses, une tendance en forte hausse après une amélioration l’an dernier (ils étaient 30 % en 2025 et 38 % en 2024). Sans grande surprise au regard de ces résultats, cette année, les renoncements pour raisons financières augmentent. Les loisirs et les sorties arrivent en tête. Ils sont 73 % à déclarer n’avoir pas pu faire de sorties ou avoir de loisirs en famille à cause d’une situation financière difficile (contre 64 % en 2025). Et 50 % expliquent avoir eu froid, mais ne pas avoir augmenté le chauffage du domicile. De même, trois Français sur dix n’ont pas pu couvrir leurs besoins alimentaires et ont dû renoncer à des soins. Et quatre sur dix redoutent de ne pas pouvoir payer leur loyer ou rembourser leur crédit immobilier.

Une précarité énergétique qui pèse sur la santé


En 2026, la précarité énergétique frappe toujours plus fort, relève le baromètre : 12 millions de Français souffrent du froid et/ou des fortes chaleurs. Face aux factures d’énergie et au coût du carburant, un quart a dû renoncer à des dépenses essentielles, comme l’alimentation et la santé au cours des douze derniers mois. Pourtant, ils s’efforcent de réduire leurs dépenses : 76 % ont mis en place au moins une action pour réduire le montant de leur facture d’énergie, et 60 % plusieurs, comme couper le chauffage dans certaines pièces, limiter la température à moins de 18°, ne pas utiliser le four, prendre moins souvent des douches ou les prendre froides… Pour eux, le froid pèse nettement sur leur santé : fatigue accrue, mais aussi troubles du sommeil… Que l’on retrouve en période de fortes chaleurs.


Audrey, qui est devenue bénévole au SPF, mesure sa chance d’avoir de nouveau de quoi vivre. Elle a pourtant gardé les réflexes des temps durs : « Je fais des enveloppes pour chaque dépense. J’achète tout en seconde main. Dans mon frigo, il n’y a pas un aliment qui ne soit pas discount. » Il y a quelques jours, elle a acheté une veste en jean pour son fils à 3 euros dans une braderie. Elle sourit. « C’était l’enfant le plus heureux de la Terre. Il y a quelques mois, je n’aurais même pas pu. »

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