Yuval Abraham et Rachel Szor, réalisateurs de « Naza » : « En tant qu’Israéliens, nous sommes tous complices dans une certaine mesure des crimes perpétrés à Gaza »
Propos recueillis par Boris Bastide
Le Monde du 10 septembre 2026
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| Yuval Abraham et Rachel Szor, les réalisateurs israéliens du documentaire « naza », à Londres, le 1ᵉʳ septembre 2026. DAVID LEVENE/THE GUARDIAN |
Les réalisateurs du documentaire « Naza », présenté à la Mostra de Venise, qui révèle, par le biais d’interviews anonymisées, le comportement de l’armée israélienne à l’encontre des Palestiniens après le massacre du 7-Octobre, expliquent, dans un entretien au « Monde », comment ils ont réussi à obtenir ces témoignages.
Après No Other Land, Oscar du meilleur documentaire en 2025, coréalisé avec les Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal, le journaliste israélien Yuval Abraham et la cinéaste Rachel Szor continuent de documenter la violence légitimée par l’Etat d’Israël. Avec Naza, ils révèlent, par le biais d’interviews anonymisées de personnes ayant collaboré avec l’armée israélienne, le système qui permet l’assassinat chaque jour de manière intentionnée de civils à Gaza. Un documentaire-choc, présenté en compétition au Festival de Venise jeudi 10 septembre, où on les a rencontrés.
Comment avez-vous vécu le succès rencontré par « No Other Land » et quel impact ce premier film a-t-il eu sur la réalisation de « Naza » ?
Yuval Abraham : Cette semaine encore, à Masafer Yatta, la région [de Cisjordanie occupée] où nous avons tourné No Other Land, deux villages ont été détruits. Le film a été vu sur les plus grandes scènes du monde, mais, sur le terrain, les choses ne font qu’empirer. Pour Naza, peu importe si le film a un impact immédiat ou non. Moi, je me sens obligé de documenter ce qui se passe et de faire en sorte qu’il soit plus difficile pour les gens de le nier. La plainte de l’Afrique du Sud à la Cour de justice internationale en décembre 2023 [pour violation de la convention sur le génocide à Gaza] s’appuie sur certains de nos reportages sur le système israélien. On place de petits bâtons dans la machine à tuer.
Est-il facile de convaincre ces personnes de témoigner même de manière anonyme ?
Y. A. : C’est très difficile. Pour certains, il a fallu des mois de discussions. D’autres ont simplement dit non par crainte des représailles du gouvernement israélien. Le film ne parle pas de soldats individuels qui s’écartent du protocole. Il ne s’agit pas d’erreurs, ni de crimes de guerre sporadiques. Il s’agit des politiques elles-mêmes, du protocole, de tout ce qui était systémique dans l’assaut contre Gaza. Pour être en mesure de faire une déclaration convaincante à propos d’un système, nous savions que nous avions besoin de nombreuses sources. Nous devions monter et structurer le film de manière à mettre cela au premier plan.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans votre enquête ?
Y. A. : La façon dont les gens peuvent parler de tout ça de manière presque décontractée. Une conversation peut passer du fait de parler d’un massacre qui s’est produit, à évoquer la météo du jour. Tout cela reflète, selon moi, la façon dont la vie des Palestiniens a été tellement dévalorisée dans la société israélienne que ces crimes horribles peuvent se produire.
Est-ce pour cela que vous avez choisi de confronter vos interlocuteurs à l’aspect moral de leurs actes ?
Y. A. : Je ne voulais pas non plus me présenter comme une sorte de voix de la justice morale. D’abord, parce que ce n’est pas vrai. Je pense qu’en tant qu’Israéliens, nous sommes tous complices dans une certaine mesure des crimes perpétrés à Gaza. De manière pragmatique, je ne voulais pas non plus juger mes interlocuteurs. Ça aurait été le meilleur moyen pour qu’ils arrêtent de parler. La priorité pour moi n’était pas de les confesser, mais de connaître les détails du système qui a permis à ces massacres d’avoir lieu. C’est impressionnant d’entendre des soldats israéliens l’avouer devant la caméra. Oui, il existe une politique dans des zones entières de Gaza selon laquelle vous tuez tout le monde, toute personne que vous voyez, toute personne qui s’y rend à pied. Aucun d’entre eux n’est armé.
Pourquoi montrer dans le film les habitants de Tel-Aviv dans leurs appartements ?
Rachel Szor : Déjà, beaucoup de ces officiers et soldats du renseignement viennent de Tel-Aviv. Le siège principal de l’armée se trouve au cœur de la ville. Puis, quand on réfléchit à un tel système, on s’interroge sur la société dans laquelle il s’est formé. On peut voir Tel-Aviv comme une ville qui fonctionne comme d’habitude, alors qu’à 60 kilomètres de là, toutes ces choses se passent. Nous voulions aussi montrer des gens qui regardent la télévision comme une cérémonie, tous les jours à 20 heures. Selon nous, les médias traditionnels n’ont pas fait leur travail. Ils n’ont pas révélé toute la vérité sur ce qui se passe.
Comment expliquer l’acceptation d’une grande partie de la société israélienne de ce qui se passe à Gaza ?
R. S. : Le massacre du 7-Octobre a été un énorme traumatisme. Il y avait un sentiment de vengeance, cette idée qu’il n’y avait pas de personnes innocentes à Gaza. C’est devenu très courant de le dire. Mais je pense que, comme le montre le film, la surveillance de masse, ces systèmes d’occupation, les outils que l’armée a utilisés pour bombarder Gaza après le 7-Octobre existaient déjà auparavant. Cet anéantissement repose sur des systèmes auxquels nous sommes habitués.
Y. A. : En 2002, quand Salah Shehadeh, un des commandants de la branche militaire du Hamas, a été tué chez lui avec 19 personnes, dont 11 enfants, les ministres de l’opposition ont parlé de terrorisme d’Etat. Le gouvernement d’Ariel Sharon a dû nier qu’il savait qu’il y avait des enfants là-bas. Cela montre à quel point la société israélienne s’est détériorée. Etre prêt à bombarder des écoles et des hôpitaux, et tuer sciemment 300, 400 ou 500 personnes pour des cibles dont ils ne sont même pas sûrs de la présence.
Tout cela est aussi une conséquence inévitable du fait de traiter un autre groupe d’êtres humains comme un problème. Le régime considère toujours les Palestiniens comme indésirables, que peut-être nous supprimerons plus tard. Ce n’est pas un hasard si tant de dirigeants israéliens ont parlé de la deuxième Nakba [exode forcé de Palestiniens lors de la création de l’Etat d’Israël]. Si vous pensez que seule la présence juive est légitime, une des conséquences possibles est d’arriver à un génocide.
Pensez-vous que les élections législatives à venir peuvent changer quelque chose ?
Y. A. : Rien ne semble indiquer que va se produire un changement politique majeur. Aujourd’hui, il n’y a pas de paix. Les tueries continuent, la destruction physique de Gaza aussi, et l’impunité perdure. Pour que les choses évoluent, il faut attendre l’élection américaine de 2028, voir qui sera le candidat démocrate. Les changements dans les opinions publiques ne sont pas encore reflétés dans les sphères du pouvoir.
Pour vous, la qualification ou non de « génocide » est-elle une question importante ?
Y. A. : Je ne suis pas un expert juridique, mais je pense qu’il y a des preuves claires que des actes ont été commis à Gaza dans le but de détruire les Palestiniens en tant que groupe. Je pense donc qu’Israël viole la convention sur le génocide. Même si vous pensez légalement que la situation ne correspond pas au seuil, la qualification suivante est celle de l’extermination, qui constitue l’un des crimes les plus graves contre l’humanité, sans aucune intention génocidaire. Quelle que soit la position de chacun sur le génocide, ce qui se passe ne doit pas continuer. C’est un crime horrible contre des civils. Ce n’est en aucun cas justifié.
