Le livret A, nouvelle vache à lait du gouvernement

Publié le par FSC

Hélène May
L'Humanité du 24 septembre 2026

L’épargne réglementée sert notamment au financement du logement social, sous la forme de prêts à très long terme.
© JPL/REA

 

Adaptation au changement climatique, nucléaire, armement, énergies renouvelables : les livrets A et autres placements garantis par l’État sont régulièrement sollicités. Au prix d’une moindre rémunération pour les petits épargnants.


L’épargne populaire est devenue la vache à lait de l’investissement public. Au cœur de l’été, en quête de réponses aux effets dévastateurs des vagues de canicule, la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a suggéré d’aller chercher les milliards nécessaires à l’adaptation au changement climatique du côté du livret A, envisageant pour cela d’en faire passer le plafond de 22 950 à 30 000 euros.


Cette suggestion s’inscrit dans une longue suite d’appels à la mobilisation de l’épargne réglementée – livret A, livret de développement durable (LDD), livret d’épargne populaire (LEP) et plan épargne-logement – pour répondre à des besoins d’investissements à long terme.
Depuis la volonté affichée dès 2023, aujourd’hui abandonnée, d’utiliser le livret A pour financer l’industrie d’armement, jusqu’à la décision d’y prélever de quoi permettre à EDF de réaliser ses réacteurs nucléaires EPR2, en passant par l’idée de lui faire financer les projets de l’éolien, cet argent mis de côté par les petits épargnants est multisollicité.

Un outil budgétairement indolore


En ces temps d’austérité budgétaire, cette épargne, jusqu’ici réservée au financement du logement social sous la forme de prêts à très long terme, a un avantage politique évident. « C’est un moyen d’apporter une forme de subvention à un domaine d’intervention sans que cela ne coûte à l’État », explique Xavier Timbeau, directeur principal de l’Observatoire français des conjonctures économiques.
Si elle suscite une telle convoitise, c’est aussi que cette épargne permet de réaliser des investissements à moindres frais. Les 60 % de ces 948 milliards d’euros centralisés par la Caisse des dépôts servent à faire des prêts à très long terme à des organismes publics.


Or, non seulement les taux d’intérêt pratiqués sont très inférieurs à ceux du marché – 1,7 % contre 4,5 % – mais surtout, la différence entre le taux à court et à long terme est très faible. « Donc ça redevient très attractif pour le logement social, la transition écologique, la politique de la ville et l’économie sociale et solidaire, résume Xavier Timbeau. Et ça intéresse EDF parce que ça lui donne accès à une ressource moins chère pour ses programmes nucléaires qui ont des besoins en capitaux extrêmement élevés. »

Risque de surchauffe


Pour autant, cette manne n’est pas extensible. D’ores et déjà, « l’encours de prêts, c’est-à-dire le cumul de tout ce qui est prêté, est supérieur à 200 milliards d’euros. C’est déjà 50 % du fonds d’épargne centralisé à la Caisse des dépôts. Si on y ajoute les engagements de financement des EPR faits par le président, plus éventuellement ceux faits par Monique Barbut, on va être en situation de tension », redoute Jean-Philippe Gasparotto, secrétaire général de la CGT groupe Caisse des dépôts.
Cette crainte de sursollicitation est d’autant plus forte que, pour parvenir à rémunérer l’argent placé par les épargnants tout en continuant à prêter, la Caisse des dépôts place une partie de ses fonds en Bourse où les taux d’intérêt sont élevés.


« Actuellement, près de 50 % des fonds sont concernés par cette gestion financière. Compte tenu des engagements d’emploi de l’épargne qui ont été pris, on va descendre à 30 %. Un manque à gagner en termes d’argent frais qui pourrait engendrer des risques de solvabilité », détaille le syndicaliste.

Les petits épargnants investissent pour tous


Si l’argent du fonds d’épargne peut être prêté à si bas coût, c’est aussi parce que le niveau de rémunération de cet argent est très faible. Passés en août dernier de 1,5 % à 1,7 %, les taux d’intérêt du livret A restent très en dessous de l’inflation.
« Jusqu’en 2017, la formule de calcul du livret A garantissait un taux supérieur à l’inflation. Mais Emmanuel Macron a supprimé ce plancher. Depuis, il y a donc une perte de pouvoir d’achat pour les épargnants », rappelle Jean-Philippe Gasparotto.
Cette utilisation tous azimuts de l’épargne réglementée fait par ailleurs porter le poids des investissements d’avenir aux seuls petits épargnants. « Ils sont captifs parce que, quand on met de côté 500 euros sur quelques mois, ça n’a pas de sens de les placer sur de l’assurance-vie ou sur un plan d’épargne en actions », explique Xavier Timbeau. En revanche, de l’autre côté de l’échelle sociale, l’épargne massivement détenue par les plus riches n’est pas captée pour être redirigée vers de l’investissement.


« Nous n’avons pas trouvé la solution pour que les plus riches, ceux qui ont une épargne financière importante, acceptent d’avoir un rendement à 2,5 % ou à 3 %, afin de canaliser cette épargne vers EDF. Compte tenu de l’attractivité de la Bourse, en particulier de la Bourse américaine, avec l’intelligence artificielle et les cryptomonnaies, les épargnants qui ont un peu de patrimoine financier n’hésitent pas à aller en placer sur ces placements risqués, mais qui permettent de gagner pas mal d’argent de façon assez spectaculaire », détaille l’économiste.

Les assurances-vie grandes gagnantes


Un problème qui s’auto-alimente car plus le niveau de rémunération du livret A et de ses petits frères est bas, plus les épargnants peuvent s’en détourner au profit, notamment des assurances-vie, beaucoup plus attractives. « Maintenant, il y a une défiance qui s’est installée vis-à-vis du produit qui entraîne une décollecte », constate le représentant CGT.
Dans sa quête pour financer des investissements d’avenir, l’État se garde bien en revanche de mettre à contribution les 40 % d’épargne populaire gérés par les banques. En 2009, Nicolas Sarkozy leur a octroyé le droit de proposer des outils d’épargne réglementée, la partie la plus importante des fonds collectés devant être fléchée vers des prêts aux petites et moyennes entreprises.


Mais il n’y a pas de contrôle. « C’est du déclaratif. Les banques sont juste tenues d’informer le ministre du nombre de prêts qu’elles ont faits », selon Jean-Philippe Gasparotto. Surtout, contrairement à la Caisse des dépôts qui doit prêter à un taux fixe déterminé par l’État, les banques font ce qu’elles veulent. En 2025, elles ont ainsi prêté aux PME au taux de 3,79 %. « Une très bonne affaire, tacle le représentant CGT, pour une ressource qui leur coûte 1,7 %. »

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